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mercredi 2 février 2011

Alexandre L'Archevêque - Les mouches la viande

Deleuze et Guattari disaient que du point de vue de cette temporalité de la Terre qui excède tellement temporalité du genre humain en échelle que nous ne pouvons même pas la concevoir, les montagnes sont aussi liquides que des vagues. Dans ce temps les minéraux ont peut-être leur vie propre et peut-être aussi que cette existence, cette chair, ce corps, auxquels nous tenons autant ne sont-ils qu’une coquille d’œuf pour le squelette qui grandit en nous et dont la vie commence quand s’amorce notre décompostion. À quoi sert cette image sans cesse reprise dans Les mouches la viande, cette image de chair et de sang se mêlant à la boue? Elle nous donne l’intuition de cette vie minérale que nous sommes incapables de nous figurer autrement.

Alexandre Larchevêque, Les mouches la viande, Le Noroît, 2010.

lundi 31 janvier 2011

Virginie Beauregard D. - Les heures se trompent de but

Je n'ai rien à dire sur Les heures se trompent de but. Et pourtant c'est un des recueils que je lis le plus souvent, pour rien, juste parce que les images et le rythme ont l'élégance accessible de la musique pop sans pourtant céder un centimètre de poésie à la chanson ou au récit. Il n'y a rien à dire, alors je fais quoi? Je dis que "c'est bon"? J'écris une critique vaguement métaphorique et sentie, compte rendu d'une expérience de lecture singulière pour moi mais interchangeable pour celui qui le lira? Je pourrais aussi me dévoiler un peu en échange, avouer que je trouve difficile d'accepter en tant que critique qu'un recueil soit aussi émouvant pour des raisons qui m'échappent, comme m'échappent aussi les raisons du bonheur d'écouter Avec pas d'casque. Comme si Virginie Beauregard D. prenait mes mains inquiètes de tant de choses littéraires et m'écrivait: prends congé ce soir, il n'y a pas de problème, il n'y a pas de question.

Virginie Beauregard D. Les heures se trompent de but, L'écrou, 2010, 171 pages.

samedi 29 janvier 2011

Zviane - Apnée

Parce qu’elle est essentiellement un art du langage, la littérature a toujours été fascinée par le paradoxe du silence qu’elle ne peut dire qu’à la condition de le briser par la parole. Même l’écriture n’arrive au silence que par diffraction, en créant une scène interdite à la lecture muette. Les arts de l’image (dessin, peinture) en revanche, sont par avance muets mais néanmoins obsédés par le blanc, par la représentation d’une absence où il n'y aurait rien à voir. Comme roman graphique situé à cheval entre le roman et l’image, Apnée trouve admirablement bien cet espace où il devient possible à la fois de raconter le silence intérieur et de représenter le vide que celui-ci crée, à partir de ce point hors de soi dans lequel nous pousse ces apocalypses intimes catastrophiques et invisibles aux autres.


Zviane, Apnée, Pow Pow, 2010, 82 pages.

jeudi 27 janvier 2011

Carl Vézina - Belooga Joe

Il y a beaucoup du carnavalesque rabelaisien dans Belooga Joe : emprunts à la culture populaire, langue vernaculaire halucinée, renversement du haut et du bas, scatologie, mise de l’avant des pulsions sexuelles et de tous ces petits secrets du corps ce que les mœurs de la bonne société cachent d’ordinaire. Le monde des zines, supposément si libertaire et décomplexé par rapport au monde de l’édition traditionnelle, produit trop peu de ce genre de projet esthétique, ce qui rend Belooga Joe d’autant plus fascinant.


Belooga Joe

mardi 25 janvier 2011

Carole David - Manuel de poétique à l'intention des jeunes filles

Sous le couvert d’écrire « à l’intention des jeunes filles », Carole David prend acte de la sensibilité de notre époque et développe une esthétique qui lui convient parfaitement : laisser tomber la profondeur souvent plus absconse que profonde des images poétiques pour ne garder que le détail qui en permet l’indexation rapide : Anne Hébert et ses os, Mary Shelley et son monstre, Jeanne d’Arc et le bûcher, etc. Mais ces référents ne sont simplifiés que pour permettre l'exploration d'un espace plus vaste de l’expérience féminine actuelle que développe chaque partie du recueil : détailler les couches stratifiées de son histoire (« Les pieuses domestiques » et « Icônes »), la richesse de sa sensibilité (« Études), de même que les contradictions idéologiques et les tensions que notre époque n’arrive pas à dépasser mais qui font sa richesse (« Kitchen song »).

Carole David, Manuel de poétique à l'intention des jeunes filles, Les Herbes rouges, 2010, 84 pages.

dimanche 23 janvier 2011

Simon Paquet - Une vie inutile

Comme pour toutes les grandes œuvres de l'humour, le rire d’Une vie inutile court en surface d’une époque désastreuse, la nôtre. Elle n’est plus l’époque des tensions sociales exacerbées d’Yvon Deschamps, ni celle de la vie absurde et sans fondement métaphysique des Voisins de Claude Meunier. Cette époque est plutôt celle de la peur et du mépris désintéressé des autres, de la misanthropie nonchalante. Incapable de s’intéresser aux hommes comme de vouloir leur perte, le narrateur d’Une vie inutile se maintient hors de leur compagnie en sautant d’une réflexion saugrenue à l’autre, laissant sa pensée apathique s’embourber dans les détails farfelus de l’existence, parlant comme pour combler le vide d’actions terribles et potentiellement destructrices, et goûtant ce malaise de notre époque sans doute moins dommageable que la tempête qu’il présage et qui ne viendra, on l’espère, jamais.

Simon Paquet, Une vie inutile, Héliotrope, 2010.

vendredi 21 janvier 2011

Erika Soucy - Cochonner le plancher quand la terre est rouge

Une Côte-Nord sale et rough faites de petits criminels, d'ornières de boue, de parcs de maisons mobiles et d'alcooliques. Cet univers de la campagne brute est rarement décrit d'une manière juste parce que d'ordinaire ses habitants, trop occupés à lui survivre, n'en voient pas la singularité et que ceux qui la découvrent restent fascinés par des impressions de surface et ratent inévitablement ce qui, de l'intérieur, constitue l'essentiel de sa trame. Pour arriver à la dire, il faut tout à la fois en avoir été imprégné, avoir gardé intacte cette sensibilité qu'elle détruit dès l'enfance et n'avoir conservé à son égard aucune rancune et aucun mépris, seulement la froide objectivité qui n'exagère ni le beau, ni le laid. C'est dans la finesse du détail qu'Érika Soucy y parvient, se souvenant moins des clichés pittoresques de la rigueur nord-côtière que de la banalité de sa violence : gaspiller « l’argent des clames », les bijoux achetés chez Rossy, la télé laissée dans le noir à TQS.

Erika Soucy, Cochonner le plancher quand la terre est rouge, Trois-Pistoles, 2010, 65p.