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samedi 25 février 2012

Naomi Fontaine, Kuessipan

 
Pas de récit, pas d’intrigue. Parce que l'écriture de Naomi Fontaine, derrière son calme apparent, résiste d’une manière acharnée. Elle résiste à la tentation du trash qu’elle observe pourtant de très près. Les caisses de 24, les pilules d'ecstasy, les maisons laissées à l'abandon sont comme des bêtes qui rôdent autour des enfants insouciants. Elle résiste aussi à la tentation de se replier complètement sur la nostalgie du bois, de la chasse, de la vie nomade. Kuessipan essaie plutôt par son écriture fragmentée de rapiécer un espace où l'avenir redevient possible pour les Innus, en rassemblant une à une des images que font tenir ensemble les figures de la mère et de l’enfant, qui portent sur leurs épaules le poids de tous les récits à venir.

Naomi Fontaine, Kuessipan, Mémoire d'encrier, 2011

mercredi 22 février 2012

Julie Brisebois, Pit Boilard, personnage de réseaux sociaux


Pit Boilard ne pourrait pas être un personnage de roman, car il n’a en réalité que la superficialité d’un dispositif langagier, indissociable des réseaux sociaux sur lesquels il est apparu. Il ne fait en effet qu'opposer son refus colérique de participer, de socialiser, de donner son assentiment à qui ou à quoi que ce soit, et ce, à coups de jurons criés en majuscules et de fragments délirants de sa supposée existence. La caricature absurde du personnage de black métalleux bourru et misanthrope de Julie Brisebois a cependant une portee plus grande: le mépris radical de Pit Boilard pour toute la futilité des échanges sans contenu le rend plus sérieux, plus intègre et finalement plus crédible que ces personnages superficiels que nous devenons inévitablement à chaque fois que nous cédons à la banalité du bavardage dont se nourrissent les réseaux sociaux.

Julie Brisebois, Pit Boilard, facebook.com/TABARNAQUE

lundi 20 février 2012

Makenzy Orcel, Les Latrines

Les littéraires puritains ne cessent de répéter que la provocation genre fourrer-crosser-décher à la Sade-Bataille-Guyotat, c'est dépassé. Mais les puritains pensent aussi qu’il est impossible que  la corruption, l'oppression et le mépris des élites pour les déshérités de la Terre soient aussi choquants et généralisés qu'on le prétend. Dans ce contexte de misère mondialisée, Les latrines sont cet espace exigu ou la Révolution n'a jamais cesse d'avoir lieu, quand on n’a plus que le corps et le cul pour continuer à faire souffler ce vent de liberté sans concession qu'on n'espère plus nulle part ailleurs, porté par une phrase qui tue, et un rythme pas possible en plus. Si jamais un jour Makenzy Orcel remportait le prix Nobel, ça fuckerait pas mal notre projet d'Académie qui est, on le rappelle, de ne donner des prix qu'à ceux qui ont peu dechances d'en avoir ailleurs, et on serait pas mal de mauvaise humeur au bureau.

Makenzy Orcel, Les Latrines, Mémoire d'encrier, 2011

samedi 18 février 2012

Alison McCreesh, Alison a fini l'école, blogue

Outre le traitement visuel toujours approprié aux situations qu’elle décrit, les dessins du carnet de voyage de McCreesh ont cette propriété de faire apparaître à quel point la photographie est impuissante à décrire les souvenirs de voyage. Ce ne sont parfois que des esquisses de paysage, comme s’ils étaient tracés après-coup, mais à d’autres moments ils détaillent soigneusement une scène et en captent la singularité. Parfois, le dessin s’effiloche aussi en périphérie, exactement comme on se rappelle un moment du voyage, par le détail d’une scène dont on a oublié le contexte, ou par des fragments de récit qui ne gardent que l’essentiel. Le trait de McCreesh, enfin, léger, parfois nonchalant, sans attaches, donne véritablement le goût de partir et c’est là une qualité inouïe.

Alison McCreesh, Alison a fini l'école.

mercredi 15 février 2012

Patrick Brisebois, Chant pour enfants morts, la réédition

Le quadrillage artificiel et normalisé de la banlieue a fait disparaître l'angoisse que connaissaient les enfants vivant en bordure de ces paysages sauvages faits de marais et de sous-bois inquiétants, espaces par excellence des monstres et des fantômes. Mais la banlieue a aussi jeté ces mêmes enfants hors du territoire des mythes et de l'imaginaire qui structuraient leur rapport au monde, les laissant ainsi prisonniers dans des corps d'adultes à la dérive sans espoir de salut. Il fallait souligner la réédition de ce roman d'un gothique proprement québécois, où le fantastique est toujours suggéré plutôt qu'explicite, augmenté de plusieurs chapitres que l'écrivain mature a cru bon d'ajouter et qui complètent plusieurs lacunes du récit original.

Patrick Brisebois, Chant pour enfants morts, Le Quartanier, 2011.

mardi 14 février 2012

Kayou Lepage, Le jour des vidanges, blogue

Le territoire langagier et visuel du Jour des vidanges se trouve partout dès qu’on s’éloigne des espaces institutionnels du langage. Les textes d’opinion, commentaires de blogues, chaînes de lettres, livres autopubliés, Kayou Lepage ne fait pas que les parodier, il manie avec dextérité leur matériau syntaxique pour en faire ressortir l’inquiétante étrangeté, leurs sous-entendus violents, schizophrènes, racistes, lubriques ou psychopathes. On imagine mal le degré d’entraînement qu’il faut atteindre pour arriver à tordre aussi parfaitement cette grammaire misérable qui donne sa forme à l’intolérance ordinaire, c’est la raison pour laquelle il fallait souligner les cinq années d’existence de ce blogue, à parution régulière dont l’humour trash n’est comparable qu’à celui d’Henriette Valium.

Kayou Lepage, Le jour des vidanges, sur blogspot.

dimanche 12 février 2012

Jean-Philippe Tremblay, Carnavals divers

Tremblay fait fonctionner ensemble deux aspects de la vie urbaine. La décadence hipster faite de pistes de danse ironique, de soirées de poudre blasées et de baises sans conviction avec le cri informe de l'opinion publique formattée par les médias de masse. Le projet de Carnavals divers est de démontrer que ces deux réalités sont complémentaires et forment les deux facettes de la même vacuité politique qui évide la subjectivité et rend impossible tout lyrisme, toute sincérité, toute aspiration poétique. Mais paradoxalement, en combattant sans relâche sa propre stupeur et la tentation de se taire définitivement, Tremblay atteint cette force véritablement tragique dont rêvent en vain beaucoup de poètes actuels.

Jean-Philippe Tremblay, Carnavals divers, L'écrou, 2011.