vendredi 8 mars 2013
Maude Veilleux et Guillaume Adjutor Provost, Automne ton cul
Un fanzine de poésie a besoin de peu de choses pour être réussi. Il n'est pas obligé d'être long, pas obligé d'avoir une mise en page impeccable ou d'être un chef-d'oeuvre d'impression. Mais il doit être cohérent, faire émerger un rapport au monde. Comme une sorte de bravade lancée à la face de toutes les publications soignées, à tous ces poètes à l'écriture inutilement ornée ou à l'imaginaire désincarné, Automne ton cul plonge à l'essentiel en décontextualisant des extraits de journal intime d'une adolescente et accède sans difficulté à une sorte de fantaisie crue et légère. Comme flotter à quelques centimètres à peine au-dessus d'un monde sec et violent.
Maude Veilleux et Guillaume Adjutor Provost, Automne ton cul, C'est beau escabeau, 2012.
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mercredi 6 mars 2013
Sébastien B Gagnon, Disgust and revolt poems mostly written in english by an indépendantiste
Il y a quelque chose de rudimentaire, de presque chambranlant même dans la syntaxe anglaise de Sébastien B Gagnon. Cette langue est simple mais elle n'est ni naïve ni fragile, car elle revendique dans la langue du pouvoir le droit d'exister non seulement de ceux qui parlent français mais toutes les autres langues. Ce petit recueil qui emprunte son format au passeport canadien n'est pas que poésie indignée. Il nous ramène à l'essentiel, à cette envie primale de déclamation poétique. On imagine Seb nous le chuchoter aux oreilles puis nous amener au Belvédère du Mont-Royal pour que même le plus rustique des moustiques soit au courant de la révolution qui se trame.
(texte: Mathieu A. et Vickie G.)
Sébastien B Gagnon, Disgust and revolt poems mostly written in english by an indépendantiste, Rodrigol, 2012.
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lundi 4 mars 2013
Shawn Cotton, Les armes à penser
À 17 ans, Shawn Cotton évoquait de manière troublante Rimbaud, précoce et génial dans les pages du fanzine Steak haché que dirigeait Denis Vanier. Quelques années plus tard, Rimbaud est toujours là dans les textes des Armes à penser, avec Ginsberg et Kerouac. Sans parodie, sans simulacre, sans pastiche, les poètes du dérèglement de tous les sens se tiennent debout dans notre époque grâce à cette exigence commune que Cotton entretient à l'égard de la poésie, dans ses textes comme partout ailleurs dans son existence.
Shawn Cotton, Les armes à penser, L'Oie de Cravan, 2012.
(Merci à Pierre du Marché aux puces St-Michel pour le décor.)
Shawn Cotton, Les armes à penser, L'Oie de Cravan, 2012.
(Merci à Pierre du Marché aux puces St-Michel pour le décor.)
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samedi 2 mars 2013
Le gala de l'Académie de la vie littéraire au tournant du 21e siècle s'en vient
Tout est en place pour le 4e gala de l'Académie de la vie littéraire. Les lauréats apparaîtront sous peu ici. D'ordinaire j'aime bien faire ma petite farce de pourquoi j'aurai pas de prix cette année, je fais une petite mise en scène de discussions imaginaires entre Catherine, Vickie et moi. Mais ce ne fut pas une année facile. La maladie de Vickie nous a terriblement affectés. Nous avons cependant tenu le coup. C'est, il me semble, la seule chose qui vaut la peine d'être dite.
Mais nous avons laissé de côté notre souffrance et notre tristesse, et nous avons comme à chaque année sacrifié nos projets personnels pour ce gala et ces cartes que nous devons financer de notre poche. On est cons comme ça. Pourquoi? Plus que jamais nous sentons que les autres prix, les prix de poésie en particulier, passent à côté de notre époque. Ces auteurs que nous récompensons, qui publient dans les petites maisons d'édition ou qui s'éditent eux-mêmes dans des fanzines ou sur les blogues, ces auteurs font paraître non seulement des oeuvres d'une qualité incomparable, mais beaucoup d'entre eux réalisent présentement une chose qu'on considère souvent impensable en littérature québécoise : ils sont lus et pas seulement par leurs amis et leurs collègues. Ils prennent les influences de leurs contemporains et en marquent d'autres à leur tour. Cest ça la vie littéraire. Et notre pauvre littérature connaît plus le vide que la vie. C'est la raison pour laquelle il faut tout faire pour la saisir quand elle se manifeste et en profiter le plus possible. Car elle est souvent trop courte.
Huh. J'ai l'air emo là, mais on va quand même avoir le gros fonne de la vie au gala. Pour fourrer la mort.
Page Facebook de l'événement: https://www.facebook.com/events/146176785542960/
Détails du gala
Dimanche, 17 mars 2013
Club Lambi 4465 St-Laurent (coin Mont-Royal)
Porte: 19h
Gala: 20h
Prix: 5$
Accompagnement musical: Propofol 2/3
DJ: Annie Q
jeudi 17 janvier 2013
Reprise de Vu d'ici à Montréal
Au moment où je terminais Vu d'ici, nous avions deux gouvernements conservateurs minoritaires, au fédéral et au provincial.
Depuis la sortie de Vu d'ici, nous avons vécu une petite Noirceur quand les deux partis les plus antidémocratiques depuis 50 ans, conservateur et libéral, on acquis une majorité et systématiquement encouragé le saccage de la vie publique en exacerbant les opinions radicales pour mieux détourner les fonds et le pouvoir du côté du capital privé.
Depuis la sortie Vu d'ici, nous avons vécu aussi un réveil que plus personne n'attendait, celui du peuple qui, contrairement à ce qu'en disent les politiques, cesse d'être une idée reçue uniquement lorsqu'il descend dans la rue et actualise sa masse hors de toute virtualité.
Depuis la sortie de Vu d'ici, nous avons aussi vu disparaître la télévision àondes hertziennes signal analogique, c'est-à-dire la dernière illusion d'une télévision gratuite et populaire, base du ciment culturel et informationnel et toute une génération et par là, de toute une époque. La fin de ce moyen de transmission n'en est évidemment pas la cause, peut-être plus le symptôme d'un média qui pourrira encore un temps l'opinion publique par sa dévotion intenable à la notion de spectacle, mais qui est aujourd'hui définitivement entré dans l'époque de son déclin.
Cinq ans seulement se sont donc écoulés depuis la parution de Vu d'ici. D'un certain point de vue peu de choses ont l'air d'avoir changé. La télé est restée égale à elle-même, les vedettes et les émissions sont souvent les mêmes et toujours formatées dans le même format. Mais en politique comme dans les formes médiatiques, toute une époque a passé. Est-ce que Vu d'ici a tenu le coup? Le texte représente-t-il encore les préoccupations, les déceptions et les aspirations actuelles ou a-t-il déjà commencé à devenir une sorte de document pour une certaine époque, un état d'esprit dont nous sommes en train de sortir? Pour se faire une idée, La Chapelle et Le théâtre Péril ont généreusement accepté de remonter la pièce presque à l'identique, près de quatre ans et demi après la première de septembre 2008.
Ça se déroule du 22 au 26 janvier. Si vous ne l'aviez pas encore vue, dépêchez-vous d'acheter vos billets parce que c'est probablement votre dernière chance EVER.
Vu d'ici
Théâtre Péril/Christian Lapointe
Théâtre La Chapelle
du 22 au 26 janvier
Pour réserver
Je ne saurais vous conseiller assez de vous y gorrocher.
Depuis la sortie de Vu d'ici, nous avons vécu une petite Noirceur quand les deux partis les plus antidémocratiques depuis 50 ans, conservateur et libéral, on acquis une majorité et systématiquement encouragé le saccage de la vie publique en exacerbant les opinions radicales pour mieux détourner les fonds et le pouvoir du côté du capital privé.
Depuis la sortie Vu d'ici, nous avons vécu aussi un réveil que plus personne n'attendait, celui du peuple qui, contrairement à ce qu'en disent les politiques, cesse d'être une idée reçue uniquement lorsqu'il descend dans la rue et actualise sa masse hors de toute virtualité.
Depuis la sortie de Vu d'ici, nous avons aussi vu disparaître la télévision à
Cinq ans seulement se sont donc écoulés depuis la parution de Vu d'ici. D'un certain point de vue peu de choses ont l'air d'avoir changé. La télé est restée égale à elle-même, les vedettes et les émissions sont souvent les mêmes et toujours formatées dans le même format. Mais en politique comme dans les formes médiatiques, toute une époque a passé. Est-ce que Vu d'ici a tenu le coup? Le texte représente-t-il encore les préoccupations, les déceptions et les aspirations actuelles ou a-t-il déjà commencé à devenir une sorte de document pour une certaine époque, un état d'esprit dont nous sommes en train de sortir? Pour se faire une idée, La Chapelle et Le théâtre Péril ont généreusement accepté de remonter la pièce presque à l'identique, près de quatre ans et demi après la première de septembre 2008.
Ça se déroule du 22 au 26 janvier. Si vous ne l'aviez pas encore vue, dépêchez-vous d'acheter vos billets parce que c'est probablement votre dernière chance EVER.
Vu d'ici
Théâtre Péril/Christian Lapointe
Théâtre La Chapelle
du 22 au 26 janvier
Pour réserver
Je ne saurais vous conseiller assez de vous y gorrocher.
dimanche 16 décembre 2012
Les 10 choses qui font de Goldorak une série à part (en collaboration avec Vincent Giard)
Tout cela a fait en sorte que Goldorak est devenu une série culte. Mais peut-être pas pour les bonnes raisons. Car sa production est déficiente. La série est loin d'être bien écrite, elle est répétitive et souvent mal calibrée. Mais à cause de ces maladresses et parce qu'on voudrait souvent y trouver plus que ce qui s'y trouve, son écoute peut devenir une expérience kitsch et intense qui ne ressemble à rien. C'est la raison pour laquelle, au moment de sa grande sortie en coffret DVD, j'ai cru bon de préparer vos petits yeux en dressant la liste des....
10 choses qui font de Goldorak une série à part
Dessins de Vincent Giard
1- Actarus, le personnage principal, est un gros ass.
La série est construite autour d'Actarus et son combat intérieur: il s'est réfugié sur Terre après la destruction de sa planète, mais il a en même temps apporté la menace des forces de Véga qui ont détruit Euphor et menacent maintenant d'envahir la "planète bleue". Mais c'est ici que s'arrête l'empathie qu'on peut avoir pour le prince d'Euphor parce qu'après dix épisodes, on voudrait lui péter la face. Il est d'abord paternaliste et méprisant à l'endroit d'Alcor, lui interdisant systématiquement de sortir combattre les golgoths et quand il lui sauve la vie, ce qui arrive souvent, il lui réitère que c'était trop dangereux au lieu de le remercier convenablement. Dans une émission pour enfants dans laquelle on l'érige en figure d'autorité, c'est jusse pas mal winner. D'autant plus qu'Actarus est ouvertement sexiste et même misogyne par moments, n'hésitant pas à remettre les femmes à leur place quand sonne l'heure du combat. Il est souvent navrant de voir aller la pauvre Vénusia, qui aime Actarus et l'adule comme une adolescente, se faire rejeter froidement sans aucuns égards pour ses sentiments. Lorsqu'elle se montre trop étourdie dans "Le déluge des nouveaux mondes", il la gifle si fort qu'elle en perd conscience. Il en profite alors pour la dénuder (parce que ses vêtements sont mouillés et qu'elle pourrait attraper froid), et on est gêné de constater la profonde déception de Vénusia à son réveil. Mais Actarus, lui, n'est jamais trop étourdi. Sur les 74 épisodes que compte la série on le voit rire aux épisodes 25 et 47, fanfaronner à l'épisode 43 et s'amuser AU POINT DE DANSER à l'épisode 9. Quel joyeux drille. C'est ce que doit penser Alizée, protagoniste de "L'ours polaire", quand il la gifle pour l'encourager à prendre un sédatif. Un gros ass, je vous dis.
On ne parle pas ici de ce qu'on voit d'ordinaire dans les émissions pour enfants, du genre se faire péter son jouet par le voisin ou des parents qui se séparent, mais du vrai gros mélodrame digne des animé des années 70. L'épisode le plus cruel à ce titre: "Du sang sur la neige" où une petite fille voit ses parents mourir dans une avalanche la veille de Noël. Si ce n'était que ça... Lorsque les amis d'Actarus la recueillent, elle est paralysée et aphasique à cause du choc qu'elle a subi. La petite fille s'enfuit ensuite du centre et on la voit fouiller la neige de ses mains gelées pour tenter de retrouver une trace de ses parents sous l'avalanche. L'épisode se termine par une sorte de féerie dans laquelle la petite fille voit apparaître Alcor déguisé en Père Noël sur une soucoupe traînée par des reines en bois qui l'emmène dans le ciel voir la nacelle de Goldorak transformée en "château dans les nuages". Les yeux de la fillette s'illuminent un instant, l'épisode se termine et plus jamais on ne la revoit. La vraie magie de Noël, c'est bien que l'épisode ne tire jamais cette conclusion: une féerie n'a jamais résolu un traumatisme. Et on ne sait pas non plus ce qui est arrivé à la petite fille parce que la semaine suivante, on est passé à autre chose et on n'en reparlera plus jamais. J'avoue mal comprendre qu'on ait fait interdire Goldorak sous prétexte que c'était une série violente quand ce genre de scénario est à mon sens tellement plus troublant pour un enfant que vingt minutes non stop d'explosions de robots.
3- Les méchants aussi vivent des situations complexes.
Par exemple, Hydargos, le général extra-terrestre, essuie un revers après l'autre et la pression de ces échecs fait en sorte qu'il se met à boire! On le constate au fil des épisodes, Hydargos n'y croit plus, à cette folle aventure de l'invasion de la Terre. L'armée de Véga s'enlise et entretient une obsession de plus en plus maladive à l'endroit de Goldorak pour ne pas s'avouer que rien ne fonctionne plus sur les autres fronts. Hydargos n'abandonne pas pourtant, par allégeance et soutien pour ses frères d'armes et pour ne pas perdre ce poste de général pour lequel il a tout sacrifié. On ne pourrait mieux exposer les drames que vivent les cadres de la classe moyenne japonais (les salarymen) sur le déclin à des enfants de 8 ans qu'en la transposant sur une armée de monstres repoussants. Très souvent aussi, les rivaux d'Actarus sont des personnages plongés dans des dilemmes cornéliens, attaquant contre leur gré Goldorak qu'ils savent du bon côté de la justice mais qu'ils combattent tout de même pour sauver une soeur, une mère, une planète. Ils finissent par le dire, pleurent de rage et se suicident la plupart du temps. Amers, désabusés, mais soulagés de pénétrer dans la mort avec leurs convictions retrouvées, ils rendent l'âme dans les bras d'Actarus qui maudit une fois de plus Vega et ce noir destin qui est le sien.
La palme des situations matures revient cependant à Horos, le général qui remplace Hydargos. Dans "Tel père, tel fils", Horos voit avec horreur et impuissance son fils mourir en soldat face à Goldorak. Dans un génial retournement de position, Horos et Actarus essaient de décourager le fils de se battre, car son sacrifice serait vain, mais le fils, intégriste de Véga, ne veut rien entendre. L'épisode se termine sur la douleur de ce général ennemi qui n'est plus ni général ni ennemi à cet instant, seulement un père étrivé par la souffrance de devoir survivre à son propre fils. La dernière scène montre cette lettre qu'Horos lui écrivait au début de l'épisode et que son fils ne recevra jamais. Goldorak, c'est pas juste du kitsch spatial.
L'essentiel des épisodes est consacré à trouver la planque de Goldorak en le faisant sortir par tous les moyens imaginables. Et ces moyens impliquent généralement de kidnapper quelqu'un ou de tout détruire. C'est d'ailleurs l'objet de "l'opération Tous Azimut" de l'épisode "L'île de la peur".
Extrait de dialogue:
Minas: Déclenche l'opération Tous AzimutCette idée n'est pas géniale finalement. Elle sera un échec sur les deux plans: le gens de Véga ne détruiront par TOUT, et n'apprendront pas où se cache Goldorak.
Hydargos: Tous Azimut?"
Minas: Exactement! La seule façon de faire sortir Actarus de son trou, c'est de tout détruire. Alors là, il sera bien obligé de se montrer.
Hydargos: C'est une idée géniale. [sic]
Minos: C'est en effet un plan qui peut réussir.
Tout cela sans compter qu'il y a de gros problèmes dans la chaîne de commandement. L'armée de Véga finit véritablement par nous paraître pathétique et ses échecs gênants, surtout quand on se rend compte que leurs défaites répétées tiennent un peu d'un mauvais concours de circonstances. Déjà que sur le front anti-Goldorak, ça stagne pour ne pas dire plus, l'approvisionnement en ressources se tarit après l'effondrement de l'étoile Dynamo et l'explosion des mines de lasernium (j'adore ce mot!) qui provoque la destruction de la civilisation végane. Et, comble du malheur, tout ce qui reste de cette civilisation se replie sur le camp de la Lune noire tenu à ce moment par Minos et Horos, double tête de commandement aussi incompétente que paranoïaque. Non seulement incapables de se faire obéir à des moments-clés, ils complotent aussi lorsque leurs postes sont menacés par des nouveaux venus. Tout cela implante petit à petit dans la série l'idée que Goldorak et Actarus ne sont peut-être pas si héroïques et compétents que ça finalement pour défendre la Planète bleue. Ils se battent contre une armée en déclin et en déroute.
5- Les personnages secondaires ne savent pas se tenir.
Banta... Le "moment de détente" comique de l'émission, c'est ce voisin mexicain pataud et gueulard. Mais il commet à plusieurs reprises des actes de harcèlement sexuel à l'endroit de Vénusia. Et ce n'est pas de la surinterprétation. Dans "Attaque sur Perlépolis", on le voit explicitement pogner une boule à Vénusia lorsque leur autobus est aspiré par l'engin de Véga. De son côté, Rigel, le père de Vénusia et de Mizar, est une sorte de vieux cinglé. Bien qu'il soit lui aussi posé comme "comic reflief", son inclusion dans la trame plutôt réaliste et dramatique fait en sorte qu'il apparaît souvent comme un dérangé navrant que tout le monde tolère parce qu'il fait partie de la famille. Il tire sur ses enfants à la carabine à un moment pour leur montrer qu'il sait viser et se saoule tellement à la fête du Nouvel An qu'il s'endort sur la table, devant son fils de 10 ans qui a lui aussi les joues rouges d'ivresse. Tout cela, sans aucunes conséquences morales, ce qui, soit dit en passant, arrive souvent aux Fêtes même dans les meilleures familles. Des comportements navrants sans conséquences, on ne voit pour ainsi dire jamais ça à la télé ou au cinéma. Goldorak: 1, HBO: 0
Vénusia fait partie, avec quelques ennemis de Goldorak, des seuls personnages crédibles de la série. La série devient brièvement à travers elle une sorte de roman d'apprentissage qui la voit quitter l'adolescence pour entrer dans l'âge adulte, la complexité des émotions et les conflits intérieurs. Dans l'arc qui la voit devenir pilote au sein de la "patrouille des aigles", Vénusia fait face à une opposition qui met mal à l'aise tellement elle nous place face à des préjugés machistes qui ne sont pas toujours traités comme tels dans le cours du récit. Ce type de récit de la femme qui s'affiche dans un rôle non conventionnel était déjà assez progressiste au milieu des années 70, mais ce qui place la figure de Vénusia à part, c'est la manière frontale avec laquelle sont présentés le sexisme et la misogynie auxquels elle doit faire face. À cette occasion, le professeur Procyon, Alcor, Riguel et bien sûr Actarus, des personnages qui sont partout ailleurs des figures positives, sont ici des vrais beaufs qui cherchent à tout prix à démolir le moral de Vénusia, à la rabaisser, à la ridiculiser. Qu'on ait choisi de présenter de cette manière le récit de Vénusia indique à quel point, pour cette période, dans la mentalité japonaise, cette question du féminisme a pu faire l'objet d'un véritable déchirement, car même si elle s'impose à la fin, la pureté morale des autres personnages prend discrètement un bon coup de fulguropoing. Voilà assurément un bel exemple de polyphonie bakhtinienne: Go Nagai et les scénaristes de Goldorak sont manifestement des conservateurs, mais ils laissent néanmoins s'affirmer à travers le récit une volonté progressiste propre à l'atmosphère de l'époque sans la critiquer ni la démolir. Attention les profs: un petit coup de Goldo au lieu des Possédés de Dostoïevski, ça te redynamise un cours sur Bakhtine le vendredi après-midi. Utiliser avec parcimonie.
Mais Venusia n'est rien en regard de Phénicia, la soeur d'Acatarus qui apparaît au dernier tiers de la série dans un retournement absurde et improbable. Elle se souvient ou pas de son enfance? C'est pas clair, c'est pas clair. On lui pardonne cependant car elle vient complètement redynamiser la série. C'est un personnage flamboyant, aristocrate comme son frère, mais insoumise. En être supérieur, elle réussit dans tout sans efforts et considère ridicule le moralisme et l'obéissance organisée qui règnent au sein de la Patrouille des aigles que dirige Actarus. Qu'est-ce que Phénicia sinon le plus grand personnage nietzschéen de l'animé japonais des années 70? Phénicia, c'est Lou Andrea Salomé à côté de laquelle Actarus n'est rien sinon le dernier homme méprisé par Zarathoustra. Vous pouvez trouver que je pousse l'interprétation, mais comment expliquez-vous alors l'amalgame aigle et serpent cybernétisés qui constitue Golgoth 54, précisément les deux animaux de compagnie de Zarathoustra? Han? Comment vous expliquez ça, Golgoth 54? Comment? 54? Han?
7- Les amis d'Actarus vivent leur fantasme de science-fiction à fond.
Comme si opérer des robots géants qui combattent des extra-terrestres ne suffisait pas, tout est constamment prétexte à orner le discours des personnages d'expressions technoscientifiques fleuries. C'est à un point où dans l'épisode "Les continents submergés", Actarus court à la pharmacie chercher un flacon de "cosmocilline" pour sauver un cheval, et quand on voit la boîte à l'écran, elle est clairement identifiée "pénicilline". Mais il faut comprendre les personnages. Nous les voyons par la lorgnette de la SF, mais pour eux, c'est la réalité plate d'un présent égal à lui-même qui donne plus un feeling "ingénieur de pointe" que l'impression de vivre dans le futur. Je ferais pareil si j'étais par exemple ingénieur à l'Agence spatiale canadienne. À la cafétéria, j'insisterais sûrement pour qu'on me serve des spatiopatates avec mon pain de viandanium thermolaserisé. Il faut d'ailleurs sur ce point saluer l'adaptation française de Michel Gatineau qui a fait époque et permis à cette série de garder toute sa fraîcheur kitsch. Cet homme avait intimement compris ce qui faisait buzzer les petits garçons qui jouent à l'espace dans une cour d'école.
8- Le farouest du Japon.
Les amis d'Actarus logent à l'improbable "Ranch du bouleau blanc", une propriété située à quelques heures de route de Tokyo, où on vit son idéal de farouest jusqu'au bout. C'est, entre deux attaques de golgoths, le gros plein air, soigner les chevaux, rentrer du foin à la fourche, cavaler en plein orage, recevoir la visite de son voisin Mexicain et cacher des soucoupes volantes dans la grange. Une thématique environnementaliste imprègne fortement l'animé des années 70, on peut comprendre l'idée d'installer les personnages dans un environnement bucolique représentant tout ce que la "planète bleue" peut offrir de mieux. Mais pourquoi le farouest en plein Japon dans une émission de robots géants et d'extra-terrestres? Parce fucking que.
9- Les chansons pendant les combats.
Le supposé climax de tous les épisodes est un combat de robots. Mais on ne peut sincèrement être dedans 74 fois en ligne pour la même forme de climax, sans compter qu'il ne serait pas réaliste de s'attendre à ce que les scénaristes arrivent à chorégraphier chaque semaine un combat impliquant émotionnellement. Les combats qui tombent à plat, on en trouve surtout dans la première partie de la série, avant que ne se réveille la blessure cancéreuse au "lasernium" d'Actarus qui deviendra le dramaticus ex machina de la série, le ressort dramatique mécanique mais efficace qu'on ressort inévitablement quand le combat final manque de piquant. Néanmoins, avant l'histoire de la blessure, c'est le spectacle de variétés qui prime dans les intrigues plus faibles, car la production a cru bon de mettre des chansons pendant les combats les moins intéressants. Le son coupe soudainement, la chanson part et le combat devient un vidéoclip qu'on regarde avec détachement, car du point de vue dramatique, il ne se passe franchement rien: on sait que Goldorak va gagner, il faut seulement attendre que son adversaire explose en mille mardes. Mettre une chanson pour suppléer à l'absence d'implication émotionnelle, voilà un geste d'une lucidité étrange. Ce qui n'est pas le cas des paroles des chansons, glorieuses et martiales qu'on dirait sorties du dix-neuvième siècle:
Va combattre ton ennemi
Il est moins vaillant que toi
Goldorak pour notre vie
Je suis sûr que tu vaincras
Toi, le prince de l'espace
Le champion de la Terre
Tu vas sauver notre race
Nous redonner la lumière
"Notre race"! On dirait Basile Routhier. Notre jeunesse meurtrie par des années d'excès de rectitude politique ne se tannera jamais de l'aspect frontal et démodé de ces paroles. ET Goldorak, comme de bien entendu, sauve notre race en faisant tout péter à la fin avec la régularité d'un fonctionnaire de l'agence des services frontaliers.
10- Inceste en vue!
La finale est étrange. Apprenant que finalement leur planète d'origine s'en est mieux sortie qu'ils pensaient, Actarus et sa soeur Phénicia décident de quitter la Terre et leurs amis pour aller "reconstruire leur planète" à ce point dévastée qu'il n'y a même plus de végétation. Que dire alors des animaux, des Euphoriens? Comment reconstruire la race? Ils partent tous les deux, sans personne d'autre... hum. Actarus avait bien quelque chose avec Vénusia, et Phénicia, avec Alcor. Dans cette scène finale, on voit pleurer les amis terriens d'Actarus et Phénicia alors qu'ils s'envolent vers l'infini, et on se demande si certains ne pleurent pas de gêne.
Les adieux sont aussi ridiculement courts. Dès que tout a explosé, on pose les astronefs, on se fait la bise et on repart avant que le soleil ne se couche. Euphor, ça n'attend pas. Cette dernière rebuffade de la part d'Actarus à l'endroit de ses amis révèle peut-être finalement l'origine du malaise qui parcourt toute la série: Actarus est au fond de lui un aristocrate, d'une classe sociale irrémédiablement différente de celle des paysans du ranch ou des scientifiques qu'il a connus sur Terre. Lorsqu'il apprend que sa planète est peut-être toujours habitable, il repart peut-être moins pour la repeupler que par attachement pour cette distinction qui lui donne son caractère supérieur. Du premier au dernier épisode, Actarus aura donc été un ass qui a peut-être chanté la "planète bleue" mais ne l'a jamais considérée que de haut, depuis la perspective d'un aristocrate déchu. Il ne l'aurait probablement jamais adoptée si la destruction d'Euphor par Véga avait fait en sorte de préserver les structures sociales qui lui donnaient sa distinction. Bon débarras, prince de l'espace.
jeudi 15 novembre 2012
Chronique dans Liberté: se souvenir des années 70
Je suis maintenant chroniqueur dans la nouvelle mouture de Liberté, qui passe au format magazine-highbrow-contemporain. Il s'agit du premier changement de format de publication de toute l'histoire des 50 ans + de la revue Liberté. C'est big. Ou ça ne sera pas, il est encore trop tôt pour savoir.
Mais ce qu'on sait, c'est qu'on est définitivement loin de l'époque désemparée du Liberté des années 80 et 90 qui glanait des miettes de pensée dans un terreau intellectuel québécois dévasté par la stupeur postréférendaire. Le nouveau Liberté, on ne sait pas encore de quoi il aura l'air intellectuellement, ni s'il survivra longtemps à la révolution conservatrice, mais on sait déjà à quoi la revue ressemble visuellement: un peu à Nouveau Projet et beaucoup à OVNI. C'est même, genre, OVNI², le même esprit dans le design, le même genre de collaborateurs.
Et moi je suis un petit malin. Quand on m'a approché pour collaborer, j'ai demandé de pouvoir publier simultanément mes chroniques sur mon blog. Parce que quand je publie une note ici, les gens peuvent s'échanger le lien, et que plus de gens peuvent ainsi me lire que quand il faut se déplacer pour aller acheter la revue. Et quand plus de gens me lisent, plus de gens trouvent que je fais pitié de n'être ni riche, ni prof, ni personnalité médiatique, ni président de quoi que ce soit. Et alors plus de gens me commandent des t-shirts avec les sous desquels je peux acheter ma maigre pitance quotidienne et les quelques allumettes que je pourrai revendre lorsque la Noël sera venue. Je craquerai alors celles qu'il me restera pour réchauffer mes petits doigts tout bleuis par le froid cruel du mois de décembre.
P.S. Oubliez pas non plus d'acheter Liberté aussi. Parce que la revue est belle, que les autres chroniques sont excellentes et parce qu'il y a déjà trop d'intellectuels dans les rues à vendre des allumettes. Je veux pas perdre de parts de marché.
Se souvenir des années 70
Je me souviens des années 70. À mesure que le temps passe et que mes interlocuteurs rajeunissent, cette déclaration frappe, amuse et intrigue de plus en plus. De quoi est-ce que je me souviens? Je me souviens bien sûr de Goldorak et des Tannants, des shorts adidas, des minibars de sous-sol et du tapis brun à poil long, de tout ce que la culture populaire a essayé de préserver comme décor authentique d’une décennie. Ce sont les souvenirs de tout le monde, même de ceux qui sont nés après. Mais j'ai aussi des années 70 des souvenirs de personne parce qu’ils ne se sont jamais retrouvés nulle part dans une série télé ou un film d’époque, des souvenirs qui ont néanmoins une portée qui dépasse ma petite anecdote biographique. J’ai en effet grandi en marge d’un milieu littéraire qui ne s’est jusqu’ici retrouvé nulle part dans les récits historiques. J'ai en effet passé mon enfance dans le milieu culturel rimouskois. Je courais dans les allées du salon du livre en ramassant des signets, en lisant des albums des Schtroumpfs et en étant tout excité de voir Passe-Partout en personne. Je jouais avec mes bonshommes de la ferme Fisher Price sur le plancher de bois franc du musée régional de Rimouski pendant les lectures du Regroupement des auteurs de l’Est du Québec, que mon père, qui n’a jamais écrit que des chansons, accompagnaient à la guitare.
Je me rappelle surtout de ce milieu littéraire une figure contre-culturelle, un poète ami de mon père qu’il avait connu parce qu’il était voisin de mes grands-parents dans un rang de Saint-Gabriel-de-Rimouski. Bien avant d’être poète, Jean-Marc Cormier a été pour moi cet ami de la famille, qui venait chez nous répéter avec mon père pour Tel Quel, leur duo de chansonniers, chez qui j’allais pour jouer avec ses enfants du même âge que moi. Dans ce milieu familial où Passe-Partout côtoyait les soirées de pratique de Tel Quel autour de la table de cuisine, les chansons de « pepa pis Jean Marc » avaient autant de valeur que tout ce qui se trouvait sur mes vinyles de comptines. À 5 ans paraît-il, ma mère m’a même trouvé dans le carré de sable, concentré sur mes camions, en train de chanter « Quand j’ai monté pour poser du bardeau / parce que le toit coulait pis que la grange prenait l’eau », mais ce n’est que 30 ans plus tard que j’ai porté plus attention à l’œuvre de Jean-Marc.
Je ne souhaite pas ici dénoncer une soi-disant injustice historique et opérer une réhabilitation en règle. Ma lecture a, plus humblement, déniché un petit truc amusant mais significatif que je voudrais partager.
À part quelques exemplaires encore disponibles sur les rayons des bibliothèques universtaires, le recueil, Poème d'amour (EDITEQ, 1982) est aujourd'hui pratiquement introuvables. Cependant, c'est un recueil fascinant, d'une intensité peu commune et d'un style qui a étonnament bien vieilli, et qui rappelle Straram et Francoeur pour la quantité des références pop, Vanier aussi pour sa rage et Louis Geoffroy pour son ironie engagée, comme ici:
Mais Poème d'amour contient une autre suite poétique qui s'appelle "Le salut sans drapeau". Ce texte est, par la plus étrange des coïncidences, un plagiat sans équivoque de "Salut à toi" de Bérurier noir, groupe punk français légendaire des années 80, à savoir une longue litanie où le poète salue les peuples opprimés de la Terre. Vous pouvez juger par vous-même de l'improbable concordance des deux textes:
"Salut à toi" de Bérurier Noir commence ainsi:
Nous avons peut-être plutôt à faire ici avec un authentique cas de plagiat par anticipation, dont même Pierre Bayard ne donne pas d'exemple plus probant dans le livre qu'il consacre à ce phénomène de glitch historique. Le plagiat par anticipation, explique-t-il, nous place dans une temporalité historique où l'objectivité des faits cède définitivement la place à la puissance de l'interprétation qu'on peut leur donner. Ainsi, des textes particulièrement influents reconfigurent complètement l'histoire culturelle où ils apparaissent et font réapparaître d'un seul coup toute une constellation de petits faits qui n'ont eu jusqu'à ce moment aucune importance. Plus encore, le plagiat par anticipation représente une intensifcation de ce bouleversement lorsque, comme ici, le texte important apparaît en plagier un autre sans pourtant qu'il soit seulement possible que l'auteur du deuxième texte ait eu connaissance du premier. Le plagiat apparaît alors avoir été fait comme par anticipation, comme si l'auteur du premier texte avait voyagé dans le temps pour revenir composer l'oeuvre obscure qui sera répétée quelques années plus tard. C'est l'histoire retournée sur elle-même et on ne peut comprendre ce genre d'incohérence dans notre manière de comprendre le fonctionnement rationnel de l'histoire qu'en lorgnant du côté de ce territoire de la pensée que l'épistémologie et l'histoire des idées n'ont jamais réussi à formaliser de manière convaincante, qu'elle appelle parfois "l'esprit d'un époque" ou comme, Foucault en donne une version actualisée, "l'épistémè", à savoir le territoire de l'ensemble des énoncés possibles pour une époque dans un champ donné. On peut sans doute imaginer qu'à l'échelle de la francophonie, la poésie engagée du tournant des années 80 pouvait, avec son bagage lyrique et pour manifester sa solidarité humaniste, reprendre la forme du Salut au drapeau dont on trouve un écho dans l'hymne national du Togo; on peut aussi imaginer que les actualités de l'époque ont pu organiser l'ordre des salutations. Mais le plus intéressant reste que ces pistes d'interprétation n'enlèvent rien à la fascination que génère cette incohérence du plagiat par anticipation. Même après avoir dit cela, "Le salut sans drapeau" continue de précéder "Salut à toi" et les faits, même menteurs comme ici, reprennent vite la puissance qu'on leur attribue. C'est plutôt en vertu de cette puissance des faits que l'histoire elle-même qui devient comme son propre simulacre, parodie énigmatique d'elle-même dans laquelle un obscur poète québécois oublié de tous se fait plagier par un groupe punk français qui en fait son plus grand succès. Et le tout, sans la moindre injustice.
Je me souviens donc des années 70, mais de ces années 70 qui ont, de la manière la plus improbable, plagié les années 80, anticipant le cri urbain du punk depuis le fond d’un rang de l’Est du Québec. Je me souviens d’une scène littéraire oubliée, d’un poète obscur, qui n’ont rien changé au cours des choses mais qui d’une manière perverse, font imperceptiblement perdre aux événements historiques leur caractère authentique et fondateur. Et maintenant, quand je me retrouve dans une manifestation avec Raymond Bock et son fils de trois ans, ou quand je vois jouer ceux de Catherine Cormier-Larose ou de Pascal Angelo Fioramore jouer avec leurs Princesses Disney et leurs bonshommes des Avengers sur le plancher de bois franc du Port de tête pendant un lancement, je me demande bien quel renversement d’histoire culturelle ces gens pourront bien opérer lorsqu’ils lanceront un jour un « je me souviens des années 10 » à des jeunes dans la vingtaine qui les trouveront alors fabuleusement vieux.
On peut lire "le salut sans drapeau", publié dans Urgences no1, sur Erudit, où se trouve une version scannée du numéro inaugural de la revue.
Mise à jour: l'UQAM possède un exemplaire du livre de Jean-Marc sur les rayons. De même que la BANQ. Je gagerais qu'ils n'ont pas été empruntés plus de deux fois depuis 30 ans. Faites-y attention, c'est une rareté.
Mais ce qu'on sait, c'est qu'on est définitivement loin de l'époque désemparée du Liberté des années 80 et 90 qui glanait des miettes de pensée dans un terreau intellectuel québécois dévasté par la stupeur postréférendaire. Le nouveau Liberté, on ne sait pas encore de quoi il aura l'air intellectuellement, ni s'il survivra longtemps à la révolution conservatrice, mais on sait déjà à quoi la revue ressemble visuellement: un peu à Nouveau Projet et beaucoup à OVNI. C'est même, genre, OVNI², le même esprit dans le design, le même genre de collaborateurs.
Et moi je suis un petit malin. Quand on m'a approché pour collaborer, j'ai demandé de pouvoir publier simultanément mes chroniques sur mon blog. Parce que quand je publie une note ici, les gens peuvent s'échanger le lien, et que plus de gens peuvent ainsi me lire que quand il faut se déplacer pour aller acheter la revue. Et quand plus de gens me lisent, plus de gens trouvent que je fais pitié de n'être ni riche, ni prof, ni personnalité médiatique, ni président de quoi que ce soit. Et alors plus de gens me commandent des t-shirts avec les sous desquels je peux acheter ma maigre pitance quotidienne et les quelques allumettes que je pourrai revendre lorsque la Noël sera venue. Je craquerai alors celles qu'il me restera pour réchauffer mes petits doigts tout bleuis par le froid cruel du mois de décembre.
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| Moi en train de regarder les stats de Doctorak, GO! à partir de mon ipod. |
Se souvenir des années 70
Je me souviens des années 70. À mesure que le temps passe et que mes interlocuteurs rajeunissent, cette déclaration frappe, amuse et intrigue de plus en plus. De quoi est-ce que je me souviens? Je me souviens bien sûr de Goldorak et des Tannants, des shorts adidas, des minibars de sous-sol et du tapis brun à poil long, de tout ce que la culture populaire a essayé de préserver comme décor authentique d’une décennie. Ce sont les souvenirs de tout le monde, même de ceux qui sont nés après. Mais j'ai aussi des années 70 des souvenirs de personne parce qu’ils ne se sont jamais retrouvés nulle part dans une série télé ou un film d’époque, des souvenirs qui ont néanmoins une portée qui dépasse ma petite anecdote biographique. J’ai en effet grandi en marge d’un milieu littéraire qui ne s’est jusqu’ici retrouvé nulle part dans les récits historiques. J'ai en effet passé mon enfance dans le milieu culturel rimouskois. Je courais dans les allées du salon du livre en ramassant des signets, en lisant des albums des Schtroumpfs et en étant tout excité de voir Passe-Partout en personne. Je jouais avec mes bonshommes de la ferme Fisher Price sur le plancher de bois franc du musée régional de Rimouski pendant les lectures du Regroupement des auteurs de l’Est du Québec, que mon père, qui n’a jamais écrit que des chansons, accompagnaient à la guitare.
Je me rappelle surtout de ce milieu littéraire une figure contre-culturelle, un poète ami de mon père qu’il avait connu parce qu’il était voisin de mes grands-parents dans un rang de Saint-Gabriel-de-Rimouski. Bien avant d’être poète, Jean-Marc Cormier a été pour moi cet ami de la famille, qui venait chez nous répéter avec mon père pour Tel Quel, leur duo de chansonniers, chez qui j’allais pour jouer avec ses enfants du même âge que moi. Dans ce milieu familial où Passe-Partout côtoyait les soirées de pratique de Tel Quel autour de la table de cuisine, les chansons de « pepa pis Jean Marc » avaient autant de valeur que tout ce qui se trouvait sur mes vinyles de comptines. À 5 ans paraît-il, ma mère m’a même trouvé dans le carré de sable, concentré sur mes camions, en train de chanter « Quand j’ai monté pour poser du bardeau / parce que le toit coulait pis que la grange prenait l’eau », mais ce n’est que 30 ans plus tard que j’ai porté plus attention à l’œuvre de Jean-Marc.
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| Jean-Marc Cormier nettoyant une bouse de vache dans laquelle a pilé Mathieu A. Crédit photo: Jacqueline Chénard |
Je ne souhaite pas ici dénoncer une soi-disant injustice historique et opérer une réhabilitation en règle. Ma lecture a, plus humblement, déniché un petit truc amusant mais significatif que je voudrais partager.
À part quelques exemplaires encore disponibles sur les rayons des bibliothèques universtaires, le recueil, Poème d'amour (EDITEQ, 1982) est aujourd'hui pratiquement introuvables. Cependant, c'est un recueil fascinant, d'une intensité peu commune et d'un style qui a étonnament bien vieilli, et qui rappelle Straram et Francoeur pour la quantité des références pop, Vanier aussi pour sa rage et Louis Geoffroy pour son ironie engagée, comme ici:
quand un Québécois fourre un QuébécoisCe poème est un incipit à une suite poétique "pour parler du pays". Écrite sans doute peu de temps après le référendum de 1980, la suite conserve l'emportement du militantisme poétique des années 70, mais le retourne contre la petitesse du peuple québécois, son immobilisme, sa soumission pour en faire une sorte d'anti-"speak white" qui possède cette beauté violente et cynique auquel fait écho Pea Soup de Pierre Falardeau.
c'est un trip de misère
mais quand un Québécois
baise AVEC un Belge un Chinois ou un Russe
les frontières tombent
Mais Poème d'amour contient une autre suite poétique qui s'appelle "Le salut sans drapeau". Ce texte est, par la plus étrange des coïncidences, un plagiat sans équivoque de "Salut à toi" de Bérurier noir, groupe punk français légendaire des années 80, à savoir une longue litanie où le poète salue les peuples opprimés de la Terre. Vous pouvez juger par vous-même de l'improbable concordance des deux textes:
"Salut à toi" de Bérurier Noir commence ainsi:
Salut à toi ô mon frèreEt le texte de Jean-Marc Cormier commence quant à lui de cette manière:
Salut à toi peuple khmer
Salut à toi l'Algérien
Salut à toi le Tunisien
Salut à toi Bangladesh
salut cajuns et acajunsAlors voici le plus étrange. Il est à toute fin pratique improbable que ces deux textes aient été rédigés séparément, sans qu'aucun des auteurs n'ait eu connaissance du texte de l'autre. Mais en même temps, du strict point de vue factuel, il est encore plus improbable qu'il y ait effectivement eu contamination du texte de l'un par l'autre. Le texte de Jean-Marc Cormier a été publié le premier, en 1981 dans la revue Urgences, une revue publiée de Rimouski qui n'a connu qu'une distribution restreinte au Québec. Mais sa publication précède de deux ans la formation définitive de Bérurier noir, et de quatre ans la sortie de "salut à toi" sur le maxi "Joyeux merdier". On ne trouve pas non plus de performance de "Salut à toi!" sur les bootlegs qui précèdent cette époque, il est donc à toute fin pratique impossible que la chanson ait été rédigée avant cette période, comme il est hautement improbable que des jeunes punks parisiens aient pu mettre la main sur ce numéro 1 d'Urgences entre 1981 et 1985. Mais si c'était effectivement le cas, Jean-Marc Cormier obscur poète du Bas-Saint-Laurent, obtiendrait cet incommensurable mérite d'avoir inspiré le plus grand succès du plus grand groupe de punk français de l'histoire.
salut frères noirs d'Haïti battus par Duvalier
salut gens du Cambodge
salut morts-nés du Bengladesh
Nous avons peut-être plutôt à faire ici avec un authentique cas de plagiat par anticipation, dont même Pierre Bayard ne donne pas d'exemple plus probant dans le livre qu'il consacre à ce phénomène de glitch historique. Le plagiat par anticipation, explique-t-il, nous place dans une temporalité historique où l'objectivité des faits cède définitivement la place à la puissance de l'interprétation qu'on peut leur donner. Ainsi, des textes particulièrement influents reconfigurent complètement l'histoire culturelle où ils apparaissent et font réapparaître d'un seul coup toute une constellation de petits faits qui n'ont eu jusqu'à ce moment aucune importance. Plus encore, le plagiat par anticipation représente une intensifcation de ce bouleversement lorsque, comme ici, le texte important apparaît en plagier un autre sans pourtant qu'il soit seulement possible que l'auteur du deuxième texte ait eu connaissance du premier. Le plagiat apparaît alors avoir été fait comme par anticipation, comme si l'auteur du premier texte avait voyagé dans le temps pour revenir composer l'oeuvre obscure qui sera répétée quelques années plus tard. C'est l'histoire retournée sur elle-même et on ne peut comprendre ce genre d'incohérence dans notre manière de comprendre le fonctionnement rationnel de l'histoire qu'en lorgnant du côté de ce territoire de la pensée que l'épistémologie et l'histoire des idées n'ont jamais réussi à formaliser de manière convaincante, qu'elle appelle parfois "l'esprit d'un époque" ou comme, Foucault en donne une version actualisée, "l'épistémè", à savoir le territoire de l'ensemble des énoncés possibles pour une époque dans un champ donné. On peut sans doute imaginer qu'à l'échelle de la francophonie, la poésie engagée du tournant des années 80 pouvait, avec son bagage lyrique et pour manifester sa solidarité humaniste, reprendre la forme du Salut au drapeau dont on trouve un écho dans l'hymne national du Togo; on peut aussi imaginer que les actualités de l'époque ont pu organiser l'ordre des salutations. Mais le plus intéressant reste que ces pistes d'interprétation n'enlèvent rien à la fascination que génère cette incohérence du plagiat par anticipation. Même après avoir dit cela, "Le salut sans drapeau" continue de précéder "Salut à toi" et les faits, même menteurs comme ici, reprennent vite la puissance qu'on leur attribue. C'est plutôt en vertu de cette puissance des faits que l'histoire elle-même qui devient comme son propre simulacre, parodie énigmatique d'elle-même dans laquelle un obscur poète québécois oublié de tous se fait plagier par un groupe punk français qui en fait son plus grand succès. Et le tout, sans la moindre injustice.
Je me souviens donc des années 70, mais de ces années 70 qui ont, de la manière la plus improbable, plagié les années 80, anticipant le cri urbain du punk depuis le fond d’un rang de l’Est du Québec. Je me souviens d’une scène littéraire oubliée, d’un poète obscur, qui n’ont rien changé au cours des choses mais qui d’une manière perverse, font imperceptiblement perdre aux événements historiques leur caractère authentique et fondateur. Et maintenant, quand je me retrouve dans une manifestation avec Raymond Bock et son fils de trois ans, ou quand je vois jouer ceux de Catherine Cormier-Larose ou de Pascal Angelo Fioramore jouer avec leurs Princesses Disney et leurs bonshommes des Avengers sur le plancher de bois franc du Port de tête pendant un lancement, je me demande bien quel renversement d’histoire culturelle ces gens pourront bien opérer lorsqu’ils lanceront un jour un « je me souviens des années 10 » à des jeunes dans la vingtaine qui les trouveront alors fabuleusement vieux.
On peut lire "le salut sans drapeau", publié dans Urgences no1, sur Erudit, où se trouve une version scannée du numéro inaugural de la revue.
Mise à jour: l'UQAM possède un exemplaire du livre de Jean-Marc sur les rayons. De même que la BANQ. Je gagerais qu'ils n'ont pas été empruntés plus de deux fois depuis 30 ans. Faites-y attention, c'est une rareté.
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