L'histoire avec les démos de 64K c'est fascinant, et j'aurais aimé mettre la main sur un code de Demo 64K, mais 1) j'en ai pas trouvé et 2) de toute manière, c'est comme un roman, c'est pas en le feuilletant qu'on pourrait en déceler la beauté immémoriale. Et comme nous, les esthètes pas technique pour deux cennes, on comprend déjà rien au langage machine, on est plutôt loin de pouvoir apprécier la beauté de la partition qui met ces chef-d'oeuvres en mouvement. Mais ma revue de musique préférée, The Wire, a mis en ligne il y a quelques temps un album intitulé sc140, à partir duquel on peut avoir plus directement l'expérience esthétique d'un code pur. Parce que le code entier dans lequel se trouve contenues toutes les indications d'exécution de la pièce est tellement court qu'ils en font fait le titre de la pièce lui-même. C'est dire si c'est construit avec presque rien. Ainsi, la première pièce s'intitule:
Sans connaître le langage dans lequel cette pièce est écrite, on peut tout de même en capter certains éléments qui nous permettent de comprendre sa construction: "saw" renvoie à la forme d'onde utilisée, tandis que "lfnoise0" m'apparaît faire référence au filtre à basse fréquence qui permet d'instaurer la modulation. On entend d'ailleurs claquer la résonance du filtre tout au long de la pièce.
Mais ce qui est fort, c'est que le nom de la chanson, c'est la chanson elle-même. En matière de paradoxe, on est carrément dans Alice et son dialogue avec le cavalier, quand le cavalier essaie d'expliquer à Alice que la chanson qu'il veut chanter s'appelle "Comment s'y prendre" mais que la chanson elle-même, c'est "Assis sur la barrière". Ça me tue à chaque fois.
Mais mis à part cet exploit, la contrainte de sc140 est d'actualité: le code devait faire moins de 140 caractères, soit le nombre de caractères d'une entrée sur Twitter. Comme l'application qui reçoit ce code est destinée à l'électroacoustique, la musique est elle d'une beauté qui mêle répétition et variation, une beauté analogue (devrait-on dire digitale?) à celle des Demo 64K.
"My granny might raise her eyebrows if I gave her sc140 for Christmas, but if yours is the Aphex Twin type, then she'd definitely love it." -Dan Stowell, curateur du projet
La culture de la "démo" s'enracine très loin dans l'histoire de l'informatique personnelle. C'était les années 80 - donc à rebours c'était cool - et si tu voulais avoir un jeu piraté, tu devais connaître quelqu'un à l'école qui connaissait quelqu'un qui avait un cousin à Québec qui avait un grand frère à Montréal en informatique qui connaissait un gars dans ses cours qui se connectait par téléphone sur les BBS américains où il y avait du monde qui se branchaient en Hollande, en Finalnde ou au Danemark où, va savoir pourquoi, tous les jeux crackés avaient l'air de venir. Et puis là t'allais voir le gars à son casier un mardi matin et il sortait de son sac ta copie de la floppy 8 pouces de Barbarian sur Commodore 64. À la fin de la journée tu rentrais chez vous, t'enlevais même pas ton manteau, tu bootais le jeu et LÀ, juste avant que le jeu commence, l'équipe de hackers faisait sa fraîche avec des animations super cools ou super gossantes, c'était selon. Et voilà, cette petite animation, c'était ton premier contact avec la culture du démo. Celle-ci est apparue comme ça, comme signature pour des pirates qui, loin de se satisfaire de ce travail de contournement des mesures de sécurité des jeux les plus hots du moment, essayaient aussi de se dépasser en exploitant au maximum les ressources graphiques de la machine.
Mais la scène démo est rapidement devenue complètement indépendante de la scène du piratage de jeux pour s'engager dans une course à l'exploit technique, une compétition constante entre les groupes d'animateurs et de programmeurs. Une des disciplines de la scène démo consiste à en faire le plus possible avec le moins possible. Et le moins possible, sur cette scène, c'est une fichier de 64K.
Le petit film qu'on peut voir ici n'a pas été construit avec des logiciels de 3D. Il est le résultat d'un script uniquement fait de lignes de codes dans lesquelles sont définis un à un chacun des paramètres vidéo et audio, chacune des textures, chacun des mouvements, chacune des séquences, chacune des notes, timbres et structures de la pièce musicale. Et ce script, c'est ici qu'il convient de tomber en bas de sa chaise, ne fait que 64K. À des fins de comparaison, la capture vidéo en basse résolution de l'exécution de ce script en basse qualité qu'on peut voir sur Youtube fait, elle, 9331K. Ça veut dire qu'un fichier de code de taille équivalente pourrait contenir le script de 146 vidéos de longueur équivalente, soit la durée d'un rave d'à peu près 10 heures (oui, car l'esthétique est pas mal souvent techno 90s).
Pour comprendre le degré de pureté et d'inventivité dans l'écriture du code que demande un demo de 64K, il faut prendre un autre petit détour de conversion. 64 kilobytes, c'est l'équivalent de 65 536 caractères en ASCII, espaces compris, soit à peu près 17 pages de texte à simple interligne en Times 12.
Premier niveau de difficulté. En 17 pages, on peut dire beaucoup de choses, mais il faut imaginer aussi que ces pages doivent contenir toute l'information technique sur la manière dont on doit lire le texte, à quoi il renvoie, où il commence, où il finit, à quelle vitesse on doit le lire, sur quel ton. En fait comme si ce texte était lu par quelqu'un qui sait lire sans posséder aucune intuition, aucun jugement, aucun souvenir de n'avoir jamais lu de texte. Ce lecteur autiste, c'est l'environnement DirectX qu'exploite la scène Demo 64K, une collection d'applications qui assurent le lien entre des directives multimedia de toutes sortes et son affichage en temps réel sur une interface vidéo.
Deuxième niveau de difficulté. DirectX est bon mais il est prompt. Il n'improvise pas, alors il faut pratiquement tout lui expliquer de A à Z. Pour comprendre toute la complexité de ces directives, il faudrait imaginer quelqu'un qui décrirait un film exactement dans ses moindres détails, les mouvements de caméra, les personnages, comment ils sont habillés, quels sont leurs mouvements exacts, quelles notes exactes sont jouées durant chacune des scène par chacun des instruments, etc. Et tout ça, toujours, en 17 pages.
Comment s'y prennent les programmeurs de Demo? Ils ont développé tout un ensemble de raccourcis à peine croyables dans leur élégance et leur efficacité. Pour la musique comme pour les images, la répétition de motifs est utilisée au maximum mais masquée par l'introduction d'indications qui les font tellement varier qu'elles n'apparaissent plus comme telle. De la même manière, le matériau brut d'une séquence musicale peut être récupéré pour faire varier une texture en arrière-plan, etc. (S'il y a des informaticiens qui lisent, est-ce qu'ils pourraient me dire si je me fourre complètement là-dessus?)
Restez syntonisés pour la suite et la fin de la série "Haikai de code".
Au secondaire, j'étais pas ce qu'il conviendrait d'appeler, un "jeune dynamique". J'étais à plusieurs, mais vraiment à plusieurs degrés d'être élu la reine du bal de finissants. Et comme toute cette plèbe que les quarts arrières de l'équipe de football du lycée s'amusent à planter, je me cachais le midi dans des clubs étudiants full of nerds qui attendaient juste qu'on invente Internet pour devenir un petit peu cools. Mais en attendant, je me tenais, en secondaire 5, dans le local d'informatique et je me faisais expliquer, par un plus nerd que moi, les rudiments de la programmation.
Un jour, cet élève brillant se met à me raconter comment le code de Pac Man défie l'entendement par son économie. Il me dit: "les plus grosse machines dans ce temps-là avaient l'intelligence et la capacité d'un four à micro-ondes d'aujourd'hui. Imagine programmer Pac Man sur ton toaster... Get Ready! Wakawakwaka!" Et puis cet ami était très mélancolique de cette époque. Il me disait que les jeunes programmeurs d'aujourd'hui (il avait 15 ans!) avaient trop d'espace de programmation pour faire de belles lignes pures de programme. Et aujourd'hui je le crois: le premier Mac bootait toute son interface graphique en 25 secondes, et Vista ça prend genre cinq minutes. Et comment ça se fait que Word reste tout le temps pareil depuis 1995 et qu'il prend toujours autant de temps à partir? C'est pas Grand Theft Auto IV, c'est des calices de lettres noires sur un fond blanc!
Mais reprenons nos esprits. Cet ami n'était pas le seul mélancolique. Il s'est développé des courants de programmeurs puristes qui se passionnent pour la simplicité de la ligne de code, des génies de la métaphore-machine qui évoque sans expliquer, et qui te font la description d'un caractère en quelques traits seulement, à cette différence que le caractère n'est pas celui du Baron de Charlus, mais euh... un caractère ASCII, genre. Des hosties de poètes, quoi. Mais nous, qui ne sommes pas informaticiens et qui sommes devenus, avec l'apparition d'Internet, des geeks un peu cools et qui avons connu les filles et le sexe, nous restons désormais interdits à cette suprême beauté classique du code épuré. Heureusement pour nous, il s'est développé toute une esthétique qui nous permet de comprendre, de loin, cette expérience de la composition et de la retenue.
Fabien Loszach vient de faire paraître sur son blog, Almost as Cool as Fighting, une "petite anthropologie du hipster" bien renseignée et très intéressante du point de vue généalogique. Loin de verser dans cette critique facile du hipster ou même dans l'excès contraire, sa défense irréfléchie, Loszach essaie plutôt de comprendre sa genèse.
Le terme remonterait à un essai de 1959 de Norman Mailer qui relève la fascination des jeunes white liberals, aisés, cultivés et désoeuvrés, pour l'aura d'authenticité de l'afro-américain, fascination qui leur a permis de solidifier cette contre-culture nord-américaine dont descendent aujourd'hui les hipsters actuels férus de musique indie, d'art et d'expériences intenses. Loszach ne manque pas de noter que cette sous-culture résiste à sa manière par son excentrement ambigu par rapport à l'industrie culturelle dominante, mais qu'elle demeure malheureusement apolitique et détachée de tout projet révolutionnaire.
Je parle de cet essai parce que je suis quand même ému de trouver de la philosophie dans la blogosphère québécoise, et en plus c'est sur un sujet qui m'intéresse. Parce je vis quand même une existence d’un raffinement hipster anormalement relevé. Je me fais moi-même peur.
Tenez, parce qu’on m’a demandé d’en faire la postface, je suis en train de lire un recueil de poésie de Maggie Blot qui paraîtra l’année prochaine et qui a toutes les chances d’être un des recueils de l’année. Elle l'a remis à son éditeur, mais à ma connaissance, le contrat n'est pas encore signé. Ouais, je lis des livres tellement récents qu’ils sont même pas encore sortis.
Et puis cet après-midi ma lecture est interrompue par ma sœur qui débarque pour que je l’aide à écrire des paroles pour son projet électro qui s’appelle Propofol et qui devrait quant à lui être un des album de l’année… 2013, disons. Hé! Je connais de la musique tellement nouvelle qu’elle est même pas encore finie de composer. Ils ont même pas de Myspace. Attaboy!
À un moment, ma sœur me fait écouter un segment de pièce sur lequel elle travaille. Je lui dis : « attends, je connais un truc qui ressemble vraiment, mais vraiment à ça ». Alors je fouille un peu dans mon Ipod… « Ah c’est ça! » Tiens, c’est une chanson inédite que Géraldine m’a envoyée l’automne dernier. Qu'est-ce vous voulez, j’écoute des chansons tellement fresh qu’elles ont même pas encore été diffusées.
Et puis on continue de travailler sur les textes de Propofol et à un moment ma sœur m’apprend que Le roi poisson vient de signer avec une maison de disque pour enregistrer son premier album. Comment? Encore Le roi poisson? C'est tellement 2009. Et moi je suis tellement hot d'être tout le temps à la fine pointe de même... Mais comment ça se fait d’abord que personne m’appelle jamais et que je passe pratiquement tous mes samedis tout seul chez nous? Où est la "recherche continuelle du plaisir et notamment du plaisir sexuel" que me promettait l'essai de Loszach?
Alain Farah vous lit et vous parle en même temps. Dans le travail de Farah, on passe sans s'en rendre compte de l'autobiographie à la fiction, de la réalité au texte cité puis au texte inventé. L'exploit de cette lecture de Farah est d'avoir su transposer cette ambiguïté ludique en performance. Farah, singulièrement élégant, posément assis à une table, interrompt constamment sa lecture de commentaires autobiographiques sur les événements réels à la source de son texte et sur les circonstances de la rédaction et puis imperceptiblement il retourne à sa lecture, transposant parfaitement ce mouvement qui fait toute la force de son écriture. Et puis quelle atmosphère détendue il y avait ce soir-là, ça donnait franchement le goût de liquider de son agenda toutes ces soirées littéraires guindées où personne s'amuse, toutes ces lectures de poésie qui ont l'air d'hosties de messes où tout le monde a seulement le goût que ça finisse pour qu'on puisse se saouler en disant des niaiseries. Anytime, Farah.
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Les émotions au Moyen-Âge - Une histoire des émotions est-elle possible ? Est-ce que les émotions ont toujours existé dans la forme qu'on leur connaît? Une nouvelle discipline est en train d'émerger, l'histoire de l'affectivité, et ça torche sur un christ de temps. "Christ de temps" en effet que celui du Moyen Âge chrétien où les émotions n'avaient à peu près rien à voir avec tout ce qu'on connaît aujourd'hui. La componction, l'amitié, les larmes, toutes ces émotions étaient codées par le religieux, par la béatitude et le péché, et n'appartenaient qu'aux élites. Ce courant est fascinant parce qu'il présuppose que toute émotion est d'abord un codage culturel et n'est pas appréhendable hors de ce codage. Alors fuck la psychologie et les neurosciences qui cherchent à poser une universalité physiologique des émotions, tout est historique et même au plus mal, même dans le délire de la souffrance émotive on émet des signes, on écrit à même le réel dans une langue qui possède son étymologie propre. Et puis Piroska Nagy est hots, hypercharismatique avec un sujet d'une élégance rare. Juste pour vous montrer, il faut écouter dans la discussion qui suit la causerie ce chanteur lyrique de répertoire médiéval qui vient lui demander pourquoi les textes médiévaux joyeux sont chantés sur un mode mineur, donc triste pour nous, et inversement. Alors une médiéviste vient au micro pour parler d'un texte où Saint-Augustin parle de sa manière d'écouter la musique. Il y a des jours où on voudrait tout quitter pour aller s'enfermer dans la section des livres rares des bibliothèques du monde entier pour ne plus jamais en sortir.
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Entretien avec Joséphine Bacon. Joséphine Bacon est avant tout une documentariste innue qui a connu les pensionats indiens et qui a vécu le renouveau de la culture autochtone des années 70. Depuis quelques années elle s'est mise à écrire des textes sur des napkins et "en arrière des cartes de bingo". Et franchement, c'est une personne extraordinaire d'une paix intérieure qui donne le goût de pleurer. Elle parle de son livre "bâton de parole" mais aussi de toutes sortes de sujet, comme les "rêve de tambour". Je sais pas de quoi a l'air ce tambour, ni dans quel contexte on obtient le droit de le frapper, mais c'est une des plus grandes marques de respect qu'une communauté puisse te faire. Mais pour pouvoir avoir le droit d'y toucher, il faut y avoir rêvé trois fois dans sa vie. Et quand tu fais le rêve du tambour, tu le sais. Je suis franchement jaloux de cette culture des rêves depuis que j'ai entendu Joséphine Bacon se remémorer le bonheur d'avoir fait son premier rêve de tambour. Et puis entre deux déclaration d'une profondeur émouvante, elle fait le clown et soudainement tout le monde voudrait être son petit-fils ou sa petite-fille.
Aujourd'hui, Doctorak, Go! est en reprise. Mano Solo, "Je suis venu vous voir"
Cette chanson-là nous est rentrée dedans en 2000 quand Mano Solo a joué aux Francofolies. J'avais les yeux pleins d'eau, Rosemarie s'est retournée vers moi et elle pleurait aussi, je l'ai pris par la taille et ce soir-là Mano Solo a perdu une dent à cause de la trithérapie. Et depuis, on la fuit cette pièce-là, on l'écoute jamais parce que c'est trop facile, il n'y a pas de challenge et puis c'est insensé de se dire "tiens, on n'a rien à faire, on va se faire brailler un bon coup".
Et maintenant je suis vraiment pas du tout certain d'être capable de la réécouter avant très, très, très longtemps.
Un des mèmes qui m'amuse le plus, c'est FAIL. C'est vraiment con, c'est un peu malsain, ça encourage la Schadenfreude, se réjouir du malheur des autres, mais je peux pas m'empêcher de trouver vraiment drôle l'espèce de verdict expéditif et sans appel du gros FAIL qu'on ajoute en Impact sur une photo de catastrophe.
Selon Know Your Meme, FAIL provient d'une mauvaise traduction dans un jeu vidéo japonais totalement obscur et oublié sur une console tout aussi obscure. La phrase "You fail it!" y tenait lieu de Game Over. L'erreur de traduction est elle-même assez chargée de sens, elle évoque ce cliché d'une culture japonaise rigide où l'échec est une source de honte et de répréhension; insérée ici dans un contexte de divertissement sans conséquence comme un jeu vidéo, on comprend l'origine de la fascination pour FAIL. Ce genre de truc-là me tue à chaque fois
Mais le niveau supérieur de FAIL, c'est EPIC FAIL, un échec tellement retentissant qu'il redéfinit la notion même d'échec. J'arrive pas à trouver où et quand le terme EPIC est apparu mais sa popularité est évidente. Mais incidemment, et c'est là une pure coïncidence puisque l'événement est totalement inconnu de l'univers geek d'où émergent la plupart des mèmes, le premier et probablement le seul véritable "epic fail" de tous les temps, on le trouve dans l'histoire littéraire française. À travers la figure de Jean Chapelain et de son peuvre ratée La Pucelle ou la France délivrée.
Parce qu'on parle bien ici d'une épopée et, qui plus est, d'une épopée qui est restée dans l'histoire littéraire comme le plus grand exemple de l'échec en littérature. Chapelain n'avait pas encore écrit grand-chose qu'il était le roi des hipsters à la Cour de Louis XIV. Tout allait bien jusqu'à ce qu'il fasse publier sa grande oeuvre sur lequel il y avait un buzz puissant et persistant, genre le nouvel album de Pagliaro que tout le monde attend depuis 30 ans.
Ce fut, peut-être, le plus grand échec de tous les temps.
On en parle encore, surtout à cause de Boileau qui trouva la matière la plus inspirante pour dénoncer l'ingérence des fonctionnaires sans talent sur les Lettres.
Chapelain veut rimer, et c'est là sa folie. Mais bien que ses durs vers, d'épithètes enflés, Soient des moindres grimauds chez Ménage sifflés, Lui-même il s'applaudit, et, d'un esprit tranquille, Prend le pas au Parnasse au-dessus de Virgile. Que ferait-il, hélas ! si quelque audacieux Allait pour son malheur lui dessiller les yeux, Lui faisant voir ces vers et sans force et sans grâces Montés sur deux grands mots, comme sur deux échasses, Ces termes sans raison l'un de l'autre écartés, Et ces froids ornements à la ligne plantés ?
Il faut dire aussi que l'épopée était au XVIIe siècle LE genre qui faisait fantasmer les poètes. Les Classiques français bavaient littéralement sur L'Odyssée, L'Illiade et surtout L'Énéide, ils voyaient que les Italiens avaient eu Roland furieux de l'Arioste et La Jérusalem délivrée du Tasse et puis ils tiraient de l'arrière parce que la Franciade de Ronsard, ça cassait pas des briques. Ce qu'ils se sont cassés, c'est les dents parce que même cent ans après Voltaire se plantait encore en pensant qu'on se souviendrait de lui pour sa Henriade et pas pour ses petites niaiseries farfelues comme Candide écrites sur un coin de table. Et c'est uniquement quand tout le monde a fini par calmer le jeu avec leurs histoires d'épopées que la littérature moderne a pu décoller. C'est la raison pour laquelle il faut remercier Chapelain et Boileau pour avoir permis à tout le monde d'accélérer le pas vers la sortie hors du grandiloquent.
Chapelain finit tout de même à l'Académie française mais on l'affecta au dictionnaire qui allait malheureusement devenir, quelques siècles plus tard, un nouveau sujet de risée, parce que les Académiciens ont, paraît-il, juste ça à faire et qu'il sort une édition du dictionnaire à tous les 50 ans, avec plein des mots qu'on n'utilise plus depuis au moins 40 ans.
Si vous voulez vous aussi lire quelque chose que personne a lu depuis au moins 40 ans parce que c'est universellement mauvais, donnez-vous, c'est par ici. Vous aviez rien de bon à faire aujourd'hui anyway. Je connaissais aussi quelqu'un qui l'avait lue, elle voulait faire son mémoire de maîtrise dessus. Ben vous devinerez jamais quoi, elle a fini par abandonner. FAIL