Répéter encore une fois que Mirion Malle incarne le féminisme en bande dessinée ne dirait pas tout, n'en dirait pas assez. Car Mirion Malle est une féministe au jugement critique sûr comme il y en a peu, qui a développé au fil du temps un espace de réflexion visuel dépouillé et terriblement riche d'une rhétorique graphique lui permettant d'argumenter et d'effectuer un travail didactique efficace. Elle publiait en 2016 chez Ankama un livre rassemblant des planches appliquant le discours féministe au cinéma. Mais depuis quelques temps Mirion Malle travaille aussi des thèmes plus classiques comme l'ambiguïté du désir et du deuil avec autant d'intelligence et de sens de l'observation que pour ses planches critiques. Le travail de Mirion Malle est une autre preuve que la bande dessinée n'a plus rien d'un genre mineur et c'est absolument triste et désolant de devoir à chaque fois ajouter des preuves à ce dossier.
Mirion Malle, Commando culotte et zines
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vendredi 9 mars 2018
Mirion Malle, Commando Culotte et zines
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jeudi 8 mars 2018
Marcela Huerta, Tropico
Tropico est une expérience poétique portant sur la filiation. Comment peut-on sauver le lien entre une fille et son père quand d'une part le père est un homme méprisable mais qu'il représente aussi pour la fille une assise identitaire qui la connecte à tout un espace géographique qui la constitue et qu'elle n'a pas connu? Plus la fille raconte son père, plus la colère monte et le lien se perd, s'effiloche et l'éloigne de ses racines chiliennes, du socialisme qui la fascine et du passé de réfugié politique de sa famille. Mais ne plus raconter, se taire reviendrait au même. C'est entre le récit et le silence que la poésie de Marcela Huerta trouve sa place, devient nécessaire pour maintenir ce lien, pour ne pas que le silence, l'absence, la rupture l'emportent. Si les récits s'interrompent, se fragmentent, les images et les analogies qu'ils mettent en relation continuent de parler, de maintenir la mémoire et le contact à l'origine protégés de la colère et de la déception, même s'ils en ressortent à la fin ambigus et tordus parce que malgré tout rien de pur ne peut persister dans ce contexte. Une opinion répandue concernant la poésie est qu'elle ne sert à rien. Qu'elle est belle parce qu'elle ne sert à rien. Et à force d'en lire et d'en écouter, on se trouve tenté par cette boutade cynique sans appel possible. Seuls des poètes comme Marcela Huerta peuvent nous rappeler que la poésie, quand elle est nécessaire s'explique, simplement.
Marcela Huerta, Tropico, Metatron Press, 2017
Le gala a lieu dimanche le 18 mars à la Sala Rossa
Marcela Huerta, Tropico, Metatron Press, 2017
Le gala a lieu dimanche le 18 mars à la Sala Rossa
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mercredi 7 mars 2018
Elkahna Talbi, Moi, figuier sous la neige
Dès ses premiers slams, Elkahna Talbi, sous le nom de Queen Ka, s'était jurée qu'elle ne serait jamais l'"Arabe de service". Elle ne représenterait qu'elle-même. Dix ans plus tard, elle est devenue non la représentante mais l'interprète qui s'"autotraduit", celle qui sait nous donner rendez-vous dans la ruelle pour nous ouvrir de l'intérieur la petite porte, la porte qui nous manquait, la porte vers sa double culture. C'est en interprète qu'elle raconte les choses que les enfants québécois et tunisiens partagent sans le savoir : l'orangina, les chorégraphies de Bollywood, les Mystérieuses cités d'or, la Bamba. Et devant la culture tunisienne que décrit Talbi, les mariages, les muezzins, la prière de grand-mère tournée vers la Mecque, nous sommes au même endroit que cette enfant qui peine à apprendre le détail des civilisations plus grandes qu'elle. Mais quelque chose monte aussi subrepticement au fil du recueil: cette "double culture" n'est peut-être pas si double car Talbi sait trouver ce chemin qui mène au bord du cosmopolitisme et elle l'arpente sans nier la singularité de ses origines tunisiennes. Les merguez accotées sur le gâteau McCain dans le congélateur, le henné qui s'efface des doigts à la Ronde, se sentir "ark-ma-vie" au Sami Fruits... Sur cette île de Montréal où vit le cinquième de la population du Québec une identité culturelle faite des multiplicités est perpétuellement annoncée depuis des décennies, et perpétuellement différée par tous ceux qui sur la terre ferme nient violemment que l'identité ne peut jamais se décliner qu'à travers l'autotraduction continue de soi à soi, de ses origines à son quotidien le plus trivial, peu importe le nombre de générations.
Elkahna Talbi, Moi, figuier sous la neige, Mémoire d'encrier, 2017
Elkahna Talbi lira bien sûr un extrait de son livre au gala de l'Académie de la vie littéraire
Elkahna Talbi, Moi, figuier sous la neige, Mémoire d'encrier, 2017
Elkahna Talbi lira bien sûr un extrait de son livre au gala de l'Académie de la vie littéraire
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mardi 6 mars 2018
Sophie Létourneau, directrice de Portraits
Durant l'année 2016-2017, Sophie Létourneau, professeure à l'Université Laval, inaugurait un Séminaire nommé "Actualité littéraire". Ce séminaire a tous les caractères d'une révolution dans les études littéraires. Le temps d'un semestre, Létourneau a formé ses étudiants pour en faire une équipe de journalistes efficaces qui ont su couvrir extensivement la scène littéraire québécoise, mais elle en a aussi formé plusieurs au grand style du journalisme culturel. Le blog Portraits qui en a résulté comprend onze éditoriaux et chroniques de même que seize articles de fond sur les écrivains de 2017, dont Maude Veilleux, Stéphane Larue, Christian Guay-Poliquin, Chloé Savoie-Bernard. Le plus incroyable de ce projet reste qu'aucun de ces textes n'a l'air d'une dissertation, d'un travail de session, d'un texte étudiant. Alors que les grands essayistes se font rares en ce moment, beaucoup de textes sur le site ont cette fluidité et cette liberté si rare de la pensée ayant l'air écrite au fil de la plume. En lisant ces textes, on reste avec l'étrange impression que Sophie Létourneau a découvert comment il est possible de former des essayistes et des critiques dans un cadre universitaire pourtant d'ordinaire si maladroit malgré les ambitions des professeurs; on reste avec l'impression que Sophie Létourneau a libéré quelque chose.
Sophie Létournau, Portrait, blog créé dans le cadre du Séminaire "Actualité littéraire", donné en 2016-2017 à l'Université Laval.
Sophie Létournau, Portrait, blog créé dans le cadre du Séminaire "Actualité littéraire", donné en 2016-2017 à l'Université Laval.
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lundi 5 mars 2018
Sara Hébert, Salade de truie
Au fil des zines qu'elle publie depuis quelques années, Sara Hébert semble avoir réussi l'impensable: créer un humour qui fait tenir ensemble féminisme, trash et sensibilité. Le truie de Salade de truie, c'est cette femme "un peu coucoune" victime des comédies romantiques et des stéréotypes publicitaires, qui "mange ses émotions" et a "peur d'être laide ou de puer". Mais elle n'est pas une victime désolante pour autant: elle représente plutôt toutes celles que la vie pousse inéluctablement vers la critique féministe, vers le renversement des valeurs patriarcales. Ce renversement critique est aussi au coeur du travail iconographique de Sara Hébert. Ses images, elle les trouve dans les magazines des années 60, 70, 80, et les textes qu'elle leur superpose déplace le décalage historique. Car c'est à l'intérieur de nous plus que dans les vieux magazines que ces images existent, nous sommes tous à divers degrés pollués de lave-vaisselles neufs sur papier glacé et de moustaches de soupers aux chandelles et seul le rire peut-être peut arriver à sortir les vidanges. Critique sans être sentencieux, trash sans être méprisant, touchant: l'équilibre est tellement fragile et si rare qu'il provoque une sorte d'enthousiasme et d'euphorie spontanés.
Sara Hébert, Salade de truie, zine, 2017
Le gala a lieu dimanche le 18 mars à la Sala Rossa
Sara Hébert, Salade de truie, zine, 2017
Le gala a lieu dimanche le 18 mars à la Sala Rossa
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dimanche 4 mars 2018
Laurence Brunelle-Côté et Chloé Surprenant
La nuit semble être tombée sur les représentations positives du désir et du plaisir sexuel, grugées par les rapports de pouvoir, les marques de la violence et leur dénonciation. Certains pourraient penser que «le party est fini» mais en fait c'est bien pire que cela: il n'y a, en réalité, jamais eu de party. Pas encore mort apparaît dans ce contexte comme un diamant noir. Le désir féminin y est cru et sauvage, violent mais souverain. La poésie de Laurence Brunelle-Côté se réapproprie les codes masculins du romantisme bucolique qui projette le sujet sur le paysage. Elle fait mine de cannibaliser tout le territoire dans la pulsion dévorante de son sexe, mais ce n'est que pour révéler à quel point il est en ruines, fait de routes jonchées d'animaux morts parcourues à 150 dans « le noir des corbeaux ». Les voitures sont des carcasses de rouille et de corps trempés de cyprine. Au fil des pages, le texte se renverse à l'horizontale puis revient à la verticale comme si la lecture elle-même était emportée en tonneaux dans le fossé. Ces paysages noirs, sales et flous, Chloé Surprenant les représente en photos et en textures. Et tout au long du recueil, d'innombrables pylônes, poteaux et fils électriques rayant les arbres de lignes noires. Cet imaginaire obsédant prend son sens au dernier vers du recueil seulement, révélant qu'au final, on ne part jamais complètement, on reste "scotchée là, comme coincée entre les rayures".
Laurence Brunelle-Côté et Chloé Surprenant, Pas encore mort, Rodrigol, 2017
Le gala a lieu dimanche le 18 mars à la Sala Rossa
Laurence Brunelle-Côté et Chloé Surprenant, Pas encore mort, Rodrigol, 2017
Le gala a lieu dimanche le 18 mars à la Sala Rossa
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samedi 3 mars 2018
Stéphanie St-Jean Aubre et Mathieu Renaud, Sans titre (1)
Le zine se présente sous la forme d'un dossier de classeur modèle réduit qui possède même son petit séparateur. À l'intérieur du dossier, quatre feuilles lignées arrachées d'un cahier à anneaux sur lesquelles sont imprimés d'un côté des poèmes et de l'autre, des dessins. Les poèmes parlent d'une manière crue de violence sexuelle et de leur après-coup. Un des textes a été écrit par Mathieu Renaud, figure importante de l'underground littéraire, mais aucune indication ne permet une attribution claire. Tout le dispositif esthétique, à l'exécution impeccable, que Stéphanie St-Jean Aubre a mis en place pour entourer ces textes, les codes visuels de l'archive judiciaire comme la frange déchirée des pages de cahier, protège parfaitement l'intime qu'ils mettent en scène et contribuent à en dévoiler la fragilité. La collaboration avec Renaud contribue elle aussi à brouiller l'identification des auteurs aux textes. À comparer les feuillets, on arrive à réattribuer l'auteur de chaque texte, mais le zine-objet maintient la réserve. Cet équilibre entre pudeur et dévoilement est au coeur de l'esthétique intimiste actuelle en poésie, mais la presque totalité des poètes de ce mouvement éprouvent une réelle difficulté à la maîtriser. Le dispositif imprimé de St-Jean Aubre propose quant à lui une solution cohérente.
Stéphanie St-Jean Aubre et Mathieu Renaud, Sans titre (1), zine, L'ensemble vide, 2017
Le gala a lieu dimanche le 18 mars à la Sala Rossa
Stéphanie St-Jean Aubre et Mathieu Renaud, Sans titre (1), zine, L'ensemble vide, 2017
Le gala a lieu dimanche le 18 mars à la Sala Rossa
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