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samedi 9 janvier 2010

Epic Fail

Un des mèmes qui m'amuse le plus, c'est FAIL. C'est vraiment con, c'est un peu malsain, ça encourage la Schadenfreude, se réjouir du malheur des autres, mais je peux pas m'empêcher de trouver vraiment drôle l'espèce de verdict expéditif et sans appel du gros FAIL qu'on ajoute en Impact sur une photo de catastrophe.

Selon Know Your Meme, FAIL provient d'une mauvaise traduction dans un jeu vidéo japonais totalement obscur et oublié sur une console tout aussi obscure. La phrase "You fail it!" y tenait lieu de Game Over. L'erreur de traduction est elle-même assez chargée de sens, elle évoque ce cliché d'une culture japonaise rigide où l'échec est une source de honte et de répréhension; insérée ici dans un contexte de divertissement sans conséquence comme un jeu vidéo, on comprend l'origine de la fascination pour FAIL. Ce genre de truc-là me tue à chaque fois

Mais le niveau supérieur de FAIL, c'est EPIC FAIL, un échec tellement retentissant qu'il redéfinit la notion même d'échec. J'arrive pas à trouver où et quand le terme EPIC est apparu mais sa popularité est évidente. Mais incidemment, et c'est là une pure coïncidence puisque l'événement est totalement inconnu de l'univers geek d'où émergent la plupart des mèmes, le premier et probablement le seul véritable "epic fail" de tous les temps, on le trouve dans l'histoire littéraire française. À travers la figure de Jean Chapelain et de son peuvre ratée La Pucelle ou la France délivrée.

Parce qu'on parle bien ici d'une épopée et, qui plus est, d'une épopée qui est restée dans l'histoire littéraire comme le plus grand exemple de l'échec en littérature. Chapelain n'avait pas encore écrit grand-chose qu'il était le roi des hipsters à la Cour de Louis XIV. Tout allait bien jusqu'à ce qu'il fasse publier sa grande oeuvre sur lequel il y avait un buzz puissant et persistant, genre le nouvel album de Pagliaro que tout le monde attend depuis 30 ans.

Ce fut, peut-être, le plus grand échec de tous les temps.

On en parle encore, surtout à cause de Boileau qui trouva la matière la plus inspirante pour dénoncer l'ingérence des fonctionnaires sans talent sur les Lettres.
Chapelain veut rimer, et c'est là sa folie.
Mais bien que ses durs vers, d'épithètes enflés,
Soient des moindres grimauds chez Ménage sifflés,
Lui-même il s'applaudit, et, d'un esprit tranquille,
Prend le pas au Parnasse au-dessus de Virgile.
Que ferait-il, hélas ! si quelque audacieux
Allait pour son malheur lui dessiller les yeux,
Lui faisant voir ces vers et sans force et sans grâces
Montés sur deux grands mots, comme sur deux échasses,
Ces termes sans raison l'un de l'autre écartés,
Et ces froids ornements à la ligne plantés ?
Il faut dire aussi que l'épopée était au XVIIe siècle LE genre qui faisait fantasmer les poètes. Les Classiques français bavaient littéralement sur L'Odyssée, L'Illiade et surtout L'Énéide, ils voyaient que les Italiens avaient eu Roland furieux de l'Arioste et La Jérusalem délivrée du Tasse et puis ils tiraient de l'arrière parce que la Franciade de Ronsard, ça cassait pas des briques. Ce qu'ils se sont cassés, c'est les dents parce que même cent ans après Voltaire se plantait encore en pensant qu'on se souviendrait de lui pour sa Henriade et pas pour ses petites niaiseries farfelues comme Candide écrites sur un coin de table. Et c'est uniquement quand tout le monde a fini par calmer le jeu avec leurs histoires d'épopées que la littérature moderne a pu décoller. C'est la raison pour laquelle il faut remercier Chapelain et Boileau pour avoir permis à tout le monde d'accélérer le pas vers la sortie hors du grandiloquent.

Chapelain finit tout de même à l'Académie française mais on l'affecta au dictionnaire qui allait malheureusement devenir, quelques siècles plus tard, un nouveau sujet de risée, parce que les Académiciens ont, paraît-il, juste ça à faire et qu'il sort une édition du dictionnaire à tous les 50 ans, avec plein des mots qu'on n'utilise plus depuis au moins 40 ans.

Si vous voulez vous aussi lire quelque chose que personne a lu depuis au moins 40 ans parce que c'est universellement mauvais, donnez-vous, c'est par ici. Vous aviez rien de bon à faire aujourd'hui anyway. Je connaissais aussi quelqu'un qui l'avait lue, elle voulait faire son mémoire de maîtrise dessus. Ben vous devinerez jamais quoi, elle a fini par abandonner. FAIL

7 commentaires:

LeRoy K. May a dit…

faire une maîtrise sur un livre qui me semble aussi plat, c'était destiné à un FAIL retentissant.

dans Twitter aussi on s'amuse à ajouter des #FAIL au sujet qui nous touche mal (quand est-ce que tu t'y mets?). j'ai failli donner un #FAIL à mon update de Ubuntu 9.04 à 9.10, mais j'ai fini par réussir.

on est le 9, j'ai encore le droit: bonne année! :)

Doctorak, go! a dit…

Le question posée était quand même grandiose: comment la tradition littéraire fait-elle pour transmettre l'exemple d'un échec? Ça promettait d'être aussi amusant que Comment améliorer les oeuvres ratées de Pierre Bayard.

Et bonnané. T'en as justement une bonne qui t'attends ou je me trompe?

Ohm a dit…

"The book of heroic failures", Stephen Pile, 1982, hilarante anthologie préweb du fail.
Ça remonte à Philétas de Cos, philosophe, mort d'insomnie obsédé par le paradoxe du menteur.
Dans le fail, l'humain c'est the best.

Diomede a dit…

Malgré que Voltaire n'ait pas eu le plus grand succès escompté avec l'oeuvre visée, il n'en demeure pas moins qu'il est extrêmement sévère de dire qu'il s'est cassé les dents sur un roman écrit sur un coins de table. Candide est une flèche accerbe à Leibniz et à son meilleur des mondes, un oeuvre bien ficelé quant à la question du mal radical, une bonne dose consistante d'irritant sur la plaie des positivistes radicaux.
L'oeuvre a été bien mûrie, réfléchie et développée en ce sens. On peut ne pas l'apprécier mais il est fallacieux de la considérer comme le récit d'un coin de table.

Doctorak, go! a dit…

Les voltairiens passent à l'attaque! Bien évidemment que Candide est un grand texte, bien ficelée et tout.
Mais ce qui est amusant c'est de penser que du point de vue de Voltaire, Candide était une oeuvre d'un genre mineur à une époque où la hiérarchie des genres était en train de basculer radicalement. Ce qui m'amuse, c'est que cette anecdote demeure d'actualité. Je connais un essayiste génial qui a tout abandonné pour écrire des romans qui n'intéressent personne et un rockeur aussi pour qui l'idée de publier un recueil de poésie était le boutte de toutte. Ils ont en commun avec Voltaire d'avoir produit des clichés de grandes oeuvres, pompeuses et pédantes, comme l'étaient les épopées françaises à l'égard de l'épopée italienne.

Question quiz: de qui il parle, là?

Anonyme a dit…

J'aime le ton mordant "les voltariens passent à l'attaque". Malheureusement, un pas hors barricades est suggéré, je ne suis pas un voltarien pur et dur, même si je sais apprécier et voir le côté génial de ses critiques percucante et ohh combien cinglantes (surtout, pour l'époque) face à une société galvanisée par un discours religieux aveugle et rigoureux et par une royauté pompante à la culture latitudinaire.
Le fait d'être retenu pour autre chose que ce l'on croyait ne remonte pas à hier, ni à Voltaire, ce phénomène est séculaire et méta-littéraire, il s'applique partout, à l'histoire, l'architecture, la sociologie, bref, à tout! Le fait que Voltaire n'ait pas été retenu pour ce qu'il désirait est en toute somme amusant, certes, mais anecdotique dans l'histoire de l'humanité. Ceci dit, de comparer son alliance de philosophie et de littérature à un vulgaire plagiat italien est hautement suspect, surtout considérant l'ensemble de ses hautes réflections qui bien souvent n'ont rien à voir avec un roland furieux ou à l'enfer de Dantes. Je peux vivre en paix avec le fait qu'on n'apprécie pas Voltaire à sa juste valeur mais je sourcillerai toujours quand on l'emballe à brûle pour point dans un rideau d'accusations toutes directions confondues de clichés.
Pour ce qui est de la question quizz, la réponse dépend du "de qui il parle, là?" S'il fait référence au rocker qui écrivit de la Poésie, je dirais sans hésiter Jim Carroll. S'il faisait référence à la coupable épopée italienne plagiée sans vergognes, à Roland le furieux.

SK a dit…

«Une seule chose importe : apprendre à être perdant» (CIORAN, Emil ([1973]1995). De l’inconvénient d’être né, éd. Gallimard, coll. Quarto, Paris, p. 1346)

En contre point, et pour prolonger la discussion dans la veine littéraire, intéressant article du magazine The Economist sur ce que l'on pourrait appeler les «epic hits». On peut notamment y lire ceci :

«A lot of the people who read a bestselling novel, for example, do not read much other fiction. By contrast, the audience for an obscure novel is largely composed of people who read a lot. That means the least popular books are judged by people who have the highest standards, while the most popular are judged by people who literally do not know any better. An American who read just one book this year was disproportionately likely to have read ‘The Lost Symbol’, by Dan Brown. He almost certainly liked it.»

Au plaisir,

SK