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lundi 30 mars 2009

Orgueil et préjugés et morts-vivants

C'est la semaine prochaine que doit paraître chez Quirk Books le très intriguant Pride and Prejudice and Zombies de Seth Graham-Smith et... Jane Austen. Oui, car le projet du livre était de rajouter le récit d'une invasion de morts-vivants à même le texte original du classique que constitue Orgueil et préjugés d'Austen. Ainsi, à ce qu'il paraît, les scènes de massacre apocalyptique et de survie trouvent leur place au sein de cette fine analyse toute victorienne du masque des apparences et des préjugés des premières impressions au sein de la société britannique du tournant des XVIIIe et XIXe siècles. Ahah!
As our story opens a mysterious plague has fallen upon the quiet English village of Meryton and the dead are returning to life! Feisty heroine Elizabeth Bennet is determined to wipe out the zombie menace but she's soon distracted by the arrival of the haughty and arrogant Mr. Darcy. What ensues is a delightful comedy of manners with plenty of civilized sparring between the two young lovers and even more violent sparring on the blood-soaked battlefield as Elizabeth wages war against hordes of flesh-eating undead.
Il s'agit selon toute vraisemblance d'un "novelty novel", dans lequel l'intérêt se trouve dans la prémisse de départ farfelue et nulle part ailleurs. D'ailleurs, Seth Graham-Smith n'a pas l'air d'avoir donné jusqu'ici dans le très sérieux.
La radicale nouveauté du projet indique néanmoins un espace de la littérature qui à ma connaissance n'existe pas encore et dont la promesse ne se limite pas du tout à la fantaisie cocasse et à la grosse farce niaiseuse. En reprenant un texte dans son intégralité tout en y insérant des extraits originaux qui ne modifient que subtilement l'ensemble original, l'auteur s'inscrit dans toute une tradition littéraire souterraine qui n'a jamais véritablement émergé jusqu'ici. Cette technique répond à celle du sampling, qui crée par collage de citations, comme elle s'inscrit aussi dans la pratique du détournement situationniste. Mais plus encore, on peut y voir une adaptation postmoderne de la glose ou du scriptorium, de toute ces pratiques du ressassement des textes qui constituaient avant l'invention de l'imprimerie l'unique manière de transmettre la culture livresque.

Une telle pratique de la littérature ou, plus sérieusement, de la glose à même les textes classiques pourrait être appelée à devenir beaucoup plus répandue au cours des prochaines siècles. Pourquoi? Parce que, nous ne le réalisons encore que vaguement, mais le fonds livresque est peut-être en train de quitter l'ère de la reproduction à l'identique pour entrer dans une nouvelle époque du ressassement, analogue à celle qui prévalait au Moyen-Âge. C'est de dont parle Umberto Eco un article reproduit dans un Courrier international récent (no 958, 12 au 18 mars 2009): nous avons perdu l'assurance d'une pérennité de tout support pour l'écrit. Le stockage sur DVD-ROM, sur CD-ROM, sur mémoire flash, sur disque dur, disquette, bande magnétique... Même le livre a perdu depuis 50 ans sa l'assurance de sa permanence depuis qu'on utilise un papier bon marché trop acide pour durer au-delà de 70 ans dans les meilleures conditions de stockage. Résultat: nous sommes passés dans un mode de transmission qui se fonde plus sur la circulation et la diffusion de la culture que sur sa conservation. Comme lorsque la transmission était assurée non par la conservation d'un texte-étalon unique mais par des générations de moines copistes, on peut facilement imaginer que la forme même de la transmission des textes soit appelée à changer pour s'adapter à ce changement de régime. De sorte que les textes importants du patrimoine mondial seront peut-être un jour ceux que l'on aura modifiés plutôt que ceux qu'on aura su préserver. Tous ces livres libres de droits du patrimoine mondial que l'on trouve sur Gutenberg.org ou sur Wikisource semblent annoncer cette tendance. Ils circulent ouvertement et offrent plus facilement que jamais la possibilité d'en manipuler le texte, d'y faire des ajouts et des modifications sans que personne ne puisse légalement y trouver à redire.

Malgré son apparente niaiserie, et sans en constituer un moment-clé, Pride and Prejudice and Zombies annonce peut-être ce changement de régime. Parce qu'il me semble que ce soit la première fois qu'une telle pensée du ressassement de patrimoine apparaisse dans un espace grand public, c'est-à-dire en dehors des réseaux spécialisés d'expérimentation formelle littéraire dans lesquels, j'en suis persuadé, on pourrait trouver des tonnes d'exemples qui précèdent le roman de Seth Graham-Smith. Néanmoins, cette apparition du ressassement dans le grand public (qu'ont annoncé aussi dans la culture populaire le mash-up et le détournement publicitaire) confirme peut-être qu'il y a réellement un changement de régime en vue. Du coup, un tel roman justifierait de plein droit les expérimentations formelles qui l'ont précédé comme une véritable "avant-garde" au sens où elles auraient annoncé l'époque à venir.

Pour commander Pride and Prejudice and Zombies, c'est ici.

Mais vous pourriez aussi aller à la bibliothèque chercher Histoire de la lecture dans le monde occidental de Guglielmo Cavallo, Roger Chartier, Jean-Pierre Bardos et Marie-Claude Auger. Ça parle de l'histoire du livre, de scriptorium et de glose, c'est franchement intéressant et si vous trouvez que ça manque de morts-vivants, vous pouvez toujours en rajouter dans les marges.

8 commentaires:

Sébastien a dit…

Ça a l'air vraiiiiment cool. Si tu l'achète, prête-le-moi !

Aimée V. a dit…

Il existe aussi un "Pride and prejudice" dont vous êtes le héros. C'est "Lost in Austen" d'Emma Campbell Webster. Tu es Elizabeth, l'héroïne, et selon les choix que tu fais, tu avances dans l'intrigue de "Pride and Prejudice", tu meurs (!), tu te maries avec un autre personnage ou alors, tu changes carrément de roman de Jane Austen, toujours dans la peau de Lizzie, mais vivant les aventures de ses autres héroïnes. C'est hyper léger, mais amusant. En plus, tu gagnes des points d'intelligence, des connexions dans la société... Jane est impérissable! ;)

LeRoy K. May. a dit…

sans parler de The Eyre Affair, de Jasper Fforde, dans lequel l'héroïne, Thursday Next, une détective littéraire, doit intervenir dans l'intrigue du roman de Austen car un fou furieux veut en faire dévier l'intrigue.

on l'aime bien, jane, finalement.

Doctorak, go! a dit…

Incroyable! Ce qui est intéressant, c'est que les Américains ont un rapport vraiment plus casual que nous à la littérature anglaise, qui est peut-être encore plus rigide que la littérature française. Les Français n'ont pas d'équivalent de Shakespeare du point de vue institutionnel, c'est-à-dire un auteur qui serait absolument incontournable. Même Baudelaire aura jamais ce statut-là.

La Loove a dit…

Ben y'a Victor Hugo, et on lui a fait une comédie musicale ou opéra rock, enfin, me semble que c'était de la parodie non? ... J'ai l'impression (vachement spontanée et intuitive) qu'il y a quelque chose de très québécois dans ton affirmation, je suis pas certaine qu'un Français en dirait la même chose... Mais il y a là-dedans encore cette réflexion sur les liens entre le vieux et le nouveau continent, un peu comme si les Américains se moquaient gentillement de leur ex, tandis que les Québécois étaient restés frustrés...

Doctorak, go! a dit…

Quand je disais à propos de Shakespeare que la littérature anglaise était rigide institutionnellement, je n'ai pas spécifié que c'était avant tout la perspective américaine sur la littérature qui fétichise la littérature anglaise autant qu'il la parodie. Fétichiser ou parodier, c'est d'un certain point de vue la même chose: une relation à distance avec un objet qui ne nous appartient pas.
Ce que tu dis sur Victor Hugo est très juste pour le Québec: jusque dans les années 50, il y avait un fétichisme pour Hugo, chez Louis Fréchette comme chez Alfred Desrochers (le plus américain des auteurs canadiens-français). La parodie, ce sont les essayistes qui l'ont vue en relisant Fréchette - ironiquement. La reprise d'Hugo en comédie musicale par Luc Plamondon est peut-être une rémanence du fétichisme canadien-français pour la littérature française. Et d'y voir là une parodie t'inscrit dans la lignée d'Arthur Buies, de Jules Fournier et de Gilles Marcotte!

LeRoy K. May. a dit…

je ne crois pas que Plamondon soit assez critique pour qu'il ait pensé parodier Hugo. cum'on...

"donne-moi des mots qui sonnent..."

et pour notre ami Bill, y a quand même un Sheakesprearean Insult Generator sur Facebook! comme quoi on peut s'amuser avec Bill autant que les Norvégiens peuvent caricaturer Allah.

La Louve a dit…

La Fontaine! Jean de La Fontaine! Un auteur français incontournable, enfin connu de tous, parodié...

Cet article m'a vraiment plu et j'en discute depuis des mois, parce qu'il y a la-dedans l'idée de notre rapport à la littérature où, dans la culture française, l'auteur est un intellectuel et non artiste, où l'écriture est question d'érudition et entretien un lien hiérarchique, un rapport de force et de pouvoir au lieu de s'inscrire en communion/communication...

Mais voilà, j'ai fini par trouver une exception, La Fontaine...