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mardi 10 février 2009

Les grosse briques postmodernes américaines

J’étais tout content quand la bibliothèque nationale m’a appelé l’autre jour pour me dire que le livre que javais réservé était arrivé. Infinite Jest de David Foster Wallace est en effet plutôt en demande ces temps-ci, étant donné qu’il s’est suicidé en septembre dernier, que l’idée qu’il pourrait être un jour LE grand auteur américain des années 90 circule de plus en plus, que dans Infinite Jest il est entre autres question d’un groupe imaginaire de terroristes indépendantistes québécois, les « assassins en fauteuil roulant », et que la bibliothèque nationale possède quatre exemplaires du roman (non encore traduit) qui sont toujours empruntés. Alors l’excitation était à son combe quand je me suis présenté à la section des livres réservés, sous-section verte, code A suivi de plein de chiffres et là, bang! Je trouve le livre…

Au début j'étais genre: Ouais! À moi Infinite Jest, le livre que tout le monde veut mais que moi seul possède!
Mais après ça j'étais genre: Gn! Ça fait fait genre 1079 pages et c’est écrit en minusculement petits caractères tout tassés.
Et puis là, j'étais genre: Ech! J'ai pas deux semaines à temps plein à consacrer à ça. J'ai pas un mois de congé à consacrer à ça.
Après j'étais genre: Bj... Qui a deux semaines à temps plein à consacrer à ça? Qui a un mois de congé à consacrer à ça? Je regarde la tranche et c'est tout propre. Il est peut-être sorti tout le temps, il est peut-être réservé tout le temps, mais cet exemplaire n'a assurément jamais encore été lu.
Après, j'étais genre momentanément à court d'onomatopées.

En fait, c'est assez étrange comme conception de la littérature, ce genre de roman gigantesque postmoderne qui se présente comme un fouillis de références obscures. C'est le cas aussi d'Underworld de Don DeLillo (832 pages) et de Gravity’s Rainbow de Thomas Pynchon (760 pages). Ces livres sont plus grands que nature, exigeant une culture improbablement vaste et un investissement de lecture incroyablement long à une époque où plus personne n’a d'énergie à consacrer aux romans. Dans le temps de Proust, de Tolstoï ou de Musil, on peut comprendre, il n'y avait pas grand chose à faire le soir ou la fin de semaine (y avait-il seulement des fins de semaines dans ce temps-là?). Une fois que les gens qui se respectaient étaient rentrés de promenade, ils pouvaient toujours se pogner une fresque en attendant de se coucher. Mais de faire aujourd'hui des livres aussi monstrueux c'est autre chose. Ces livres ne sont pas tant faits pour être lus que pour représenter le caractère monumental de la littérature, d'une littérature toujours aussi signifiante mais de plus en plus écrasante, inaccessible pour le public. Et le plus étonnant, c'est que cette littérature est loin d'être difficile d'accès. Elle n'a ni l'exigence des expérimentations langagières de Joyce, ni le raffinement baroque des intrigues de Nabokov. Sa difficulté se situe uniquement au niveau de l'investissement de temps qu'elle demande qui fait en sorte qu'elle ne peut s'inscrire nulle part dans le quotidien des consommateurs culturels ordinaires. Cette littérature conserve ainsi de cette manière son indépendance et son intégrité, et crée par là un type de littérarité étonnant, fondé exclusivement sur une pratique de la lecture qui excède son époque et s'impose contre toutes les autres pratiques de consommation culturelle... En fait contre la pratique même de consommation culturelle. Mais l'engagement qu'elle exige de la part du lecteur possède un petit quelque chose de scandaleux, il est tel qu'il demande à celui-ci de cesser toute activité pendant un temps incroyablement long. Et finalement c'est quand même gonflé pour un auteur d'écrire un livre comme ça, ça demande une confiance aristocratique en son propre talent.

Et puis j'étais encore à la bibliothèque et j'étais genre: Pfou, c'est lourd dans mon sac.
Et rendu à la maison j'étais genre: Tchecke ça Rosemarie le gros livre.
Et puis là: Bubble Spinner.

Image: Combien de livre de Mathieu A. équivalent à Inifinite Jest en termes de nombre de caractères? Les données recueillies lors de cette observation pourraient permettre le développement d'un équation permettant d'établir un indice universel de confiance aristocratique des auteurs en leur propre talent.

7 commentaires:

'nique a dit…

Anna Karénine m'avait pris un gros mois d'été.
L'été prochain je crois que ce sera Les frères Karamazov, que j'ai à peine (300 pages) eu le temps de commencer entre les deux sessions.
Le paradoxe des études littéraires c'est de ne pas avoir le temps de lire les Grands Romans. Huh.

S.ébastien a dit…

"et crée par là un type de littérarité étonnant, fondé exclusivement sur une pratique de la lecture qui excède son époque et s'impose contre toutes les autres pratiques de consommation culturelle... En fait contre la pratique même de consommation culturelle."

Juste.

C'est bien tout ça, mais comment avance ta lecture? Ça me rappele quand je lisais Goethe et que je n'arrivais pas à accepter les quelques 900 pages qui n'en finissaient plus de finir... Damné sois-tu Willem Meister!

Matt Fuzz a dit…

Bubble Spinner = vraiment bon!!

C'est pas vraiment le même genre de littérature, mais les livres de Ken Follett (Les pilliers de la Terre et la suite) ont plus de 1000 pages et sont dans les best-sellers depuis un petit bout déjà... moi, j'ai réussi à passer à travers les pilliers de la terre!!

imagine, 15 ans de watatatow, ça ferait un méchant gros roman de la courte échelle...!!

Patrick a dit…

Men, arrête d'en parler, et lis-le.

DFW, c'est précisément anti-postmoderne, et c'est simple comme bonjour à lire (façon de parler). Non seulement c'est simple, mais c'est passionnant.

DFW est influencé par Pynchon et DeLillo, mais ce n'est juste pas la même génération. C'est pas un tour d'érudition, c'est un délire de construction, une histoire racontée par un gars en running shoe qui ne veut pas nous lâcher.

Faut lire le truc, c'est touffu, mais c'est bon - et divertissant. "Pas le temps" est la pire des défaites... ;)

Doctorak, go! a dit…

Patrick: C'est pas une défaite, c'est d'un point de vue purement logistique. Les livres à lire s'empilent, ça va trop vite, c'est impossible de tout arrêter pour une semaine. Et du reste, ce qui m'intéressait, c'était ce défi lancé aux lecteurs par DFW à sortir de leurs habitudes de consommation de masse. Moi je pense m'en sortir autrement.

Patrick a dit…

Le mois que j'ai passé à lire - à temps plein! - Infinite Jest est un mois dont je me souviendrai longtemps.

Moi aussi, les livres s'empilent. J'aimerais avoir l'innocence des animaux. Mais je ne sais pas pourquoi, mais Infinite Jest m'a touché au coeur, et j'ai pas pu arrêter, chose qui ne s'est jamais produit à toutes les fois que j'approchais un DeLillo ou un Pynchon.

Tout ça pour dire que, oui, c'est une brique, mais que non, c'est pas un livre "postmoderne" se complaisant dans les effets d'érudition ou la multiplication des citations. DFW s'est exprimé plusieurs fois à cet égard, surtout dans des entretiens (très brefs ceux-là) où il affirme plutôt que le roman sert à parler à des humains (quoi de plus anti-postmoderne?), loin de la sécurité de l'ironie.

Anonyme a dit…

En guise de réflexion, au sujet de la vitesse et des grosses briques «postmodernes» (et en concédant d'emblée que la distinction entre art et divertissement est problématique) :

«One difference between art and entertainment has to do with the speed of perception. Art deliberately slows and complicates reading, hearing, and/or viewing so that you’re challenged to re-think and re-feel form and experience. Entertainment deliberately accelerates and simplifies them so that you don’t have to think about or feel very much of anything at all except, perhaps, the adrenalin rush before dazzling spectacle. Although, of course, there can be myriad gradations between the former and latter, in their starkest articulation we’re talking about the distance between, say, David Foster Wallace’s Infinite Jest and Dan Brown’s The Lost Symbol; between David Lynch’s Lost Highway and Transformers: Revenge of the Fallen.

Another way of saying this, as Viktor Shklovsky did in his seminal 1916 essay, “Art as Technique,” is that art’s aim “is to make objects ‘unfamiliar,’ to make forms difficult, to increase the difficulty and length of perception.” Through difficulty, through impeded progress (rather than through predictability and velocity), art offers us a return to apprehension and thought.»

Source.

Merci pour les idées partagées.