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mercredi 22 juillet 2009

Les besoins des artistes dans le besoin

Il y a un problème social dont on ne parle jamais et qui concerne plus particulièrement les artistes et littéraires qui entretiennent un rapport étroit avec la matière narrative : c'est que nous avons besoin qu’un récit structure notre existence, autrement elle n’a pas de sens. Ces récits, franchement, nous polluent souvent la vie, parce que nous sentons le besoin ridicule d’ajuster notre existence de manière à ce qu’elle soit conforme au plus débile des schémas actantiels avec un héros, des adjuvants, des opposants, une quête et son objet. Parce que, quand même, tant qu’à passer notre vie dans une histoire, autant faire en sorte qu’elle soit épique. À cause de cela, il m’arrive de voir des gens de mon entourage s’arranger pour tout faire rater ce qui s’enlignait bien dans leur vie simplement parce qu’ils commencent à trouver que ça manquait d'opposants et qu'ils approchainet du bout de leur récit et ça leur fait peur. J'ai vu des couples se séparer parce que leur histoire approchait dangereusement de la dernière page où ils auraient vécu éternellement heureux et ils auraient eu beaucoup d’enfants, comme j'ai vu des gens changer complètement de carrière parce qu’ils commençaient à voir la fin de leur roman d’apprentissage. On peut ainsi tout à fait détruire son bel avenir par nécessité d’entrer dans une autre histoire, ou carrément rater sa vie, ne jamais rien réussir et rester pauvre parce que c'est un récit possible et même souhaitable comparé à celui d’entrer dans un gros quotidien de classe moyenne où les seules intrigues accessibles seront celles des petites victoires et des petites défaites de l'intime (les premiers pas de bébé, notre ado qui quitte le foyer familial, le cancer de notre conjoint, etc.). Ce rapport à l’existence est d’une certaine manière complètement étranger à cet autre récit, apparemment plus sain, où le but est d'être platement heureux et de le rester le plus longtemps possible. Mais ce récit n’est plus sain qu’en apparence parce que le schéma actantiel est avec notre civilisation depuis Homère mais plus raisonnablement depuis les Romantiques, c'est dans nos gènes culturels, on ne peut pas s’en sortir : soit des récits qu’on n’a pas souhaités se mettront tôt ou tard à sortir de partout (genre Happiness de Todd Solondz), soit on finira par annuler notre temporalité dans une routine où dix ans auront paru durer deux semaines et c'est vraiment trop con de gaspiller sa conscience du temps et de l'existence de cette manière. C'est peut-être pour ça que les Québécois aiment mieux avoir l'indépendance devant eux plutôt que derrière. Qu'est-ce qu'on ferait après? La routine démocratique?

***

On pourrait rapprocher ce problème du récit interminable avec une des actions artistiques les plus intenses de la fin du vingtième siècle. Et étonnamment, peu de gens en connaissent son existence en dehors du milieu de la musique alternative où elle s’est déroulée. Le 23 août 1994, Bill Drummond et Jimmy Cauty, les deux fondateurs du groupe The KLF, se sont rendus sur une île éloignée d'Écosse pour brûler un million de livres anglaises, soit près de 2 millions de dollars canadiens. Ce million de livres constituait la presque totalité des profits réalisés par The KLF qui pour l’année 1991 a vendu le plus de singles dans le monde. À peu près en même temps, The KLF effaçait aussi de la circulation la totalité de son catalogue.

Jusqu’à il y a quelques jours, je pensais que cette performance, prosaïquement intitulée K Foundation Burn a Million Quid, s’était faite de la manière la plus festive, avec un grand bûcher extérieur et plein de gens autour. Mais non. Une vidéo sur laquelle je suis tombé montre plutôt complètement l’inverse : le million de livre s’est brûlé dans un petit foyer autour duquel deux personnes s’activaient à brûler les billets pendant qu’une troisième filmait et qu'un journaliste venu authentifier l’affaire observait. Loin de constituer une fête, c'est plutôt la nervosité et le doute qui transparaît sur le visage des chauffeurs (n.m. vx. ou région.), parce qu’il en allait tout de même de leur propre argent, de leur vie également. Il y a pour cela dans cette vidéo (que K Foundation a ensuite voulu effacer aussi, mais dont une copie a survécu) une atmosphère rituelle presque religieuse tant l'ambiance est intime et le sacrifice réel autant du point de vue économique qu'existentiel. La K foundation elle-même voulait au départ mettre cet argent à la disposition des artistes dans le besoin ("struggling artists"), mais c'est justement en mettant sur pied cette fondation que Bill Drummond et Jimmy Cauty se sont rendus compte de l’importance qu’avait à leurs yeux cette lutte (struggle) de l’artiste: « We realised that struggling artists are meant to struggle, that's the whole point. » Aujourd'hui, les Drummond et Cauty ont presque totalement abandonné la musique. Drummond s’occupent d’un modeste centre d’artistes, Cauty expose quelques projets visuels de manière irrégulière.

Il n'y a pas à dire, il y a quelque chose d'aussi profondément choquant que fascinant à savoir ce million de livres parti en fumée. Et lors des tournées de conférences dans lesquelles Drummond et Cauty présentent la vidéo, c'est inévitablement l'incompréhension, la colère et le mépris qui émergent dans la salle. En même temps que le monde de l'art n'a jamais accordé jusqu'ici de valeur esthétique à leur démarche, la valeur réelle du million brûlé et sa valeur symbolique d'affront au milieu de l'art en font une action d'une force terrible. Malgré les interrogations du public, Drummond et Cauty ne se sont pourtant jamais expliqués clairement sur la raison pour laquelle ils ont liquidé tout l'appareil comptable de KLF, le catalogue comme les profits, mais ils ont plus tard exprimé des regrets de l'avoir fait. À les voir devant le feu, on peut tout de même sentir qu'ils n'en ont aucune idée claire eux-même, la volonté de le faire semble néanmoins plus forte. On peut supposer que c'est en vertu de cette éthique bizarre du récit qu'ils ont décidé de tout brûler.

Vous pouvez vous aussi voir en plan séquence la K Foundation brûler un million de livres sur youtube;
Ou encore écouter un documentaire qui remet en contexte l'action et présente ses suites quelques mois plus tard dans un documentaire en 5 parties disponible sur Youtube.

8 commentaires:

Patrick a dit…

Men, faut t'écrives là-dessus dans OVNI!

Plize.

Pis beau dessin de Boba-Fett version Dungeons en passant.

Doctorak, go! a dit…

Reste à l'écoute dans trois jours pour la suite du texte sur le million brûlé.

AL a dit…

Un écrivain argentin du nom de Piglia raconte une histoire semblable en finale de son roman Plata Quemada (Argent brûlé), roman qui est plutôt une forme de reconstitution fictionalisation d'un hold-up ayant eu lieu dans les années 60 à Buenos Aires et qui tourne mal.

Dans ce cas là, c'est une fête, mais la seule raison pour laquelle c'en est une, c'est que les gars sont cernés.

On dit que quand l'épisode a été décrit dans les journaux, c'est justement l'aspect profondément subversif et scandaleux du geste qui a frappé les esprit. Braquer une banque et descendre quatre personnes, pas grave, ajouter à ça le meurtre d'autant de policiers, passe encore, mais brûler des centaines de milliers de pesos par nihilisme, ça ça ne passe pas, c'est pas humain.

Captcha : tyraverc

Doctorak, go! a dit…

C'est intéressant que tu fasses un lien avec le nihilisme. C'est même très profond. On pourrait tout refaire Dostoïevski et Nietzsche en remplaçant Dieu avec de l'argent. Parce que l'argent noue relie socialement. Ne plus y croire, c'est proprement nihiliste.
Tchecke ça, on peut récrire le Gai savoir:

L'insensé. - N'avez-vous pas entendu parler de cet homme insensé qui, ayant allumé une lanterne en plein midi, courait sur la place du marché et criait sans cesse : « Je cherche de l’argent! Je cherche de l’argent!» - Et comme là-bas se trouvaient précisément rassemblés beaucoup de ceux qui ne croyaient pas en l’argent, il suscita une grande hilarité. L'a-t-on perdu? dit l'un. S'est-il égaré comme un enfant? dit un autre. Ou bien se cache-t-il quelque part? A-t-il peur de nous? S'est-il embarqué? A-t-il émigré? - ainsi ils criaient et riaient tous à la fois. L'insensé se précipita au milieu d'eux et les perça de ses regards. « Où est l’argent? cria-t-il , je vais vous le dire! Nous l'avons tué - vous et moi! Nous tous sommes ses meurtriers ! Mais comment avons-nous fait cela? Comment avons-nous pu vider la mer? Qui nous a donné l'éponge pour effacer l'horizon tout entier? Qu'avons-nous fait, à désenchaîner cette terre de son soleil? Vers où roule-t-elle à présent? Vers quoi nous porte son mouvement? Loin de tous les soleils? Ne sommes-nous pas précipités dans une chute continue? Et cela en arrière, de côté, en avant, vers tous les côtés? Est-il encore un haut et un bas? N'errons-nous pas comme à travers un néant infini? Ne sentons-nous pas le souffie du vide? Ne fait-il pas plus froid? Ne fait-il pas nuit sans cesse et de plus en plus nuit? Ne faut-il pas allumer les lanternes dès le matin? N'entendons-nous rien encore du bruit des fossoyeurs qui ont enseveli l’argent?

Ça marche!

Patrick a dit…

Hum, perso, pas sûr que ça marche tout à fait, dans ce texte. Mais c'est un bon rimix.

Ceci dit, l'idée de remplacer Dieu par l'argent dans les textes qui traitent de dieu etc. est bien bonne. Proche aussi des Agamben, Schürmann, Mondzain et alii de ce monde? (Archéologie de la théologie, et du concept d'économie.)

AL a dit…

J'aime bien le remix de Nietzsche.

Ça marche et marche pas.

Marche dans la mesure où on assume que c'est c'est énoncé à partir d'un lieu qui n'existe pas mais qu'on aurait le goût : c'est-à-dire cet univers au sujet duquel on se sent gêné de fantasmer tellement c'est utopique, le monde où le culte de l'argent serait effectivement disparu.

Marche pas parce qu'on est cyniques.

Captcha : ressessi ! J'invente rien.

La Loove a dit…

Nous sommes fictions... Nancy Huston.

La Loove a dit…

Je veux dire, j'aime beaucoup l'intro de cet article. Si l'identité, et enfin le réel s'articulent autour d'histoires qu'on se raconte, et bien disons qu'on gagne en souplesse. On se retrouve dans une liberté vertigineuse. Et surtout terrifiante. La perte de sens et le cynisme ne sont pas conséquents de cette liberté, mais de la peur qu'on ressent face à l'inconnu.

On dirait qu'on pose des gestes pour tester la trame narrative. On a pas fini d'être surpris.

Mais du coup, toutes utopies deviennent aussi possibles que leurs contraires.

Je suis vachement hors contexte sur les commentaires, mais j'avais envie de répondre à l'article.